N° 2993 du Canard Enchaîné – 8 Mars 1978
N° 2993 du Canard Enchaîné – 8 Mars 1978
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L’unique et ultime anti-sondage avant le 1er tour (8 mars 1978)
Pour qui les Français ne voteront pas
8 mars 1978: la loi interdit les sondages avant le 1er tour, au nom de “l’hygiène” démocratique. Le Canard y voit surtout une censure bien peignée et riposte avec un “contre-sondage” irrésistible: au lieu de demander pour qui on vote, il demande pour qui on ne votera pas. Méthode Canardométrie, “au hasard de la fourchette”, près de la rue Saint-Honoré. Résultat: tout le monde est massivement rejeté… donc tout le monde existe. Une leçon de statistique politique: l’opinion, on la mesure surtout quand ça arrange.
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L’unique et ultime anti-sondage avant le 1er tour (8 mars 1978)
Pour qui les Français ne voteront pas
La loi “anti-intox”: quand la censure met un brassard d’infirmière
Du 5 au 19 mars, la loi interdit de publier des sondages. Officiellement, c’est pour éviter “l’intoxication” et la “manipulation de l’opinion publique”. Dans le Canard, on entend plutôt: on bâillonne l’horloge pour ne pas entendre l’heure. Une “commission spéciale” surveille journaux et radios, l’œil humide de civisme… et le Canard glisse le petit coup d’aiguille: les cerbères n’ont pas bronché, “il y a quelques semaines”, quand la spéculation contre le franc s’est déchaînée “à la faveur de sondages frelatés, maquillés”. Là, curieusement, aucune enquête, aucune information judiciaire. La morale sanitaire a ses angles morts: on stérilise la presse, mais on laisse les microbes courir quand ils portent costume trois-pièces.
Le journal pose donc la question comme on renverse une pancarte: cette législation est “stupide et parfaitement abusive”, une “atteinte à la liberté de la presse”. Elle ressemble à une censure, même si elle se maquille en hygiène publique. Et, bien sûr, elle tombe pile entre les deux dimanches des législatives (12 et 19 mars 1978): quand le peuple va choisir, on lui retire une partie du thermomètre, au nom du fait que le thermomètre peut donner de la fièvre.
“Si les sondages sont faux…”: l’argument qui se mord la queue
Le Canard se moque ensuite de la défense classique: “Oui mais les sondages se révèlent souvent faux… ils servent à informer, à éclairer.” Très bien. Alors pourquoi ne publier que des nouvelles “vraies et honnêtes”? demande-t-il, perfide. Et surtout: pourquoi ne protéger les Français des “faiseurs de sondages” que quinze jours par an, et les livrer le reste du temps “corps et âmes” aux mêmes sondes? La logique gouvernementale ressemble à une moustiquaire installée uniquement pendant la visite de la belle-mère.
Le journal pousse même une hypothèse qu’on devine délicieusement dangereuse: si, depuis deux ans, les sondages avaient été défavorables à la majorité, la loi aurait-elle été votée? Et l’interdiction ne se serait-elle pas transformée en obligation, par exemple “à la télévision”? Voilà le Canard dans son élément: prendre un dispositif présenté comme neutre et le faire parler de son instinct réel, celui du pouvoir qui veut contrôler le récit.
Le “contre-sondage”: la science de la fourchette et la grande vérité des rejets
Puisque la loi interdit les sondages, mais pas les “contre-sondages”, le Canard s’offre le luxe d’en publier un. Et il invente l’Anti-Institut de Canardométrie, méthode “strictement scientifique” selon les critères de la maison: “au hasard de la fourchette, dans les cafés et restaurants avoisinant le 173, rue Saint-Honoré”. On sent la blouse blanche, mais tachée de sauce.
L’idée est simple et d’une efficacité redoutable: au lieu de demander “pour qui allez-vous voter?”, on demande “pour qui ne voterez-vous pas?” Autrement dit, on mesure non pas l’adhésion, mais le refus. Et là, miracle: la statistique devient soudain parfaitement crédible, parce que l’électeur est plus sûr de ce qu’il déteste que de ce qu’il espère.
Les résultats, bien sûr, sont une farce arithmétique qui vise juste. On apprend que, sur 100 électeurs participant au premier tour, 97,5 n’ont pas l’intention de voter pour l’extrême-gauche… et 97,5 non plus pour le RPR. Les écologistes récoltent un 99,5 de “non merci”, et l’extrême droite et les divers 98. Même les grands blocs s’en sortent par l’absurde: quand on regroupe, 47,5 n’ont pas l’intention de voter “pour la gauche”, 55,5 “pour la majorité”, et 97 “pour les autres”. Tout le monde perd, donc tout le monde gagne: le chef-d’œuvre du sondage, c’est de prouver mathématiquement que la démocratie fonctionne… à condition de ne demander qu’une chose: qui vous agace.
Une campagne 1978 en miroir: l’époque où l’opinion devient une marchandise
Ce petit numéro s’inscrit dans un moment très 70s: la politique se met à vivre au rythme des enquêtes IFOP, SOFRES et compagnie, commentées comme des bulletins météo (“dépression sur le PCF”, “anticyclone UDF”). Entre Giscard-Barre et l’Union de la gauche, la bataille se joue aussi dans les courbes, les “dynamiques”, les “reports”, ces mots qui donnent à l’électeur l’impression d’être un passager plutôt qu’un conducteur. Le Canard, lui, refuse de monter dans le car du commentaire. Il préfère tirer sur le klaxon: attention, on vous protège des chiffres quand ça arrange, et on vous y noie quand ça sert.
Et il finit par une pirouette qui résume tout: “Droits strictement réservés. Reproduction interdite par la loi.” Le contre-sondage devient un objet clandestin, comme si une blague risquait de renverser la République. Ce qui, au fond, est peut-être la meilleure définition de la satire: un rire qui révèle où le pouvoir a peur d’être chatouillé.





