N° 2995 du Canard Enchaîné – 22 Mars 1978
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Voir nappe et mourir
Claude-Marie Vadrot, 22 mars 1978
Mars 1978: l’Amoco-Cadiz s’échoue, et la Bretagne découvre que l’administration a des marées… mais pas toujours dans le bon sens. Claude-Marie Vadrot raconte comment on attend “un SOS en bonne et due forme” pendant que le pétrole, lui, ne demande aucun formulaire. Plan Polmar en panne, ministère qui “hausse les épaules”, matériel jugé “pas rentable”: tout y passe, y compris le fric du remorquage. Et au final, les “armes suprêmes” restent les seaux… en plastique. Un récit noir, drôle, et terriblement actuel.
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Claude-Marie Vadrot, 22 mars 1978
L’histoire commence comme une farce administrative, et finit comme une tragédie collante. Contrairement à ce qui s’est “dit partout”, écrit Vadrot, les autorités savent dès le jeudi midi que l’Amoco-Cadiz est en difficulté, ne gouverne plus, patine dans le mauvais temps. La préfecture maritime de Brest est prévenue, le remorqueur allemand est dans la danse, les conversations sont captées… et pourtant les braves gens “décrètent” qu’il faut attendre, pour intervenir, “un SOS en bonne et due forme”. Résultat: une demi-journée perdue. Un détail, une formalité. Sur la côte bretonne, la paperasse a parfois la densité du mazout.
Vadrot n’a pas besoin d’en rajouter: il suffit de regarder la mécanique du retard, du renvoi, de l’épaule levée. Quarante-huit heures après la catastrophe, le “miraculeux plan Polmar” ne parvient même pas à faire illusion. Il manque tout, ou plutôt tout arrive trop tard, en trop petit, avec le sérieux d’un pansement sur un cargo. Pendant qu’on discute procédures, la mer, elle, ne discute pas: elle distribue.
Petite leçon de “fatalitas”
Dans l’article, la Bretagne devient une scène de théâtre où chacun joue son rôle, souvent à contre-emploi. Les élus promettent avant, commentent après. Vadrot rappelle qu’après l’Olympic Bravery (1976), on jurait que “tout est prévu”. On connaît la suite: c’est prévu, mais pas pour cette fois. Les sinistrés de 1976 attendent encore; ceux de 1978 entrent dans la file. On devine les maires de Plouguerné et de Landéda serrant les poings en silence, tandis que les 80 000 tonnes annoncées font leur œuvre, sans demander l’autorisation.
Et puis il y a l’ironie graphique de Kerleroux, cette diplomatie du désespoir: “Côtes de Bretagne… avec les fruits de mer”, bouteille millésimée “1978” à la main. Excellent, oui. Comme un apéritif servi sur une plage qu’on n’ose plus toucher.
Un ministère de l’Environnement, ça sert à hausser les épaules
Le morceau le plus noir de l’article n’est pas la nappe, c’est la logique qui l’accompagne. Au ministère de l’Environnement, on “hausse les épaules”: “il n’y a pas grand-chose à faire”, sauf à disposer d’un “formidable matériel d’intervention”. Et un haut fonctionnaire, en confidence, lâche cette phrase qui vaut procès-verbal d’époque: on a dit il y a un an que ce matériel “ne serait pas rentable”. Rentable. Pour un naufrage. Voilà le dictionnaire qui fait courir la Bretagne: tout un littoral résumé en ligne comptable.
Ce n’est pas seulement l’impuissance qui choque, c’est l’idée qu’elle a été pesée, calculée, admise. Les “pétroliers géants”, “trop automatisés pour être sûrs”, filent sous pavillon de complaisance, et la statistique citée par Vadrot fait froid: la majorité des naufrages viendrait de ces pavillons-là. Le progrès, dit-il en substance, c’est aussi l’art de rendre l’irresponsabilité mobile.
Rien ne se perd, surtout pas les profits
Même quand on “récupère” du pétrole, on ne sait pas quoi en faire: Vadrot note que les autorités ont même “oublié” d’acheter un incinérateur depuis la marée noire précédente. L’intendance de la catastrophe suit la même pente que la catastrophe: improvisée, pingre, en plastique. Et là, il taille au couteau: dix milligrammes de pétrole dans un mètre cube d’eau suffiraient à rendre poissons et crustacés impropres, une tonne de brut peut recouvrir des hectares… Pendant ce temps, les compagnies pétrolières “ne se font pas trop de mouron”: l’assurance paiera, et leurs filiales fabriquent les produits de dépollution. Cerise sur la nappe: elles vendent même l’été de petites “bombes” aux touristes pour enlever le mazout des jambes ou des maillots. Et Vadrot achève d’un rire qui racle: les seaux et les poubelles, “armes suprêmes” du plan Polmar, sont en plastique. La modernité aussi, parfois, se dissout.
Pour une poignée de dollars
Sous la crasse, Vadrot déterre le nerf: le naufrage est aussi “une sordide histoire de fric”. On discute du prix du dépannage, on négocie, on traîne, on s’échauffe… et les autorités françaises, dit-il, ne veulent pas “se mêler d’une affaire de fric”: autant laisser le naufrage s’accomplir. La mer, elle, n’attend pas la fin des pourparlers.
Ce texte de 1978 a quelque chose de prophétique: il annonce, bien avant les grands mots d’aujourd’hui, la même scène rejouée plus tard sous d’autres noms (Erika, Prestige): la technique existe, la volonté se dérobe, la facture s’étale sur le sable. Et, au milieu, des gens ramassent avec des seaux. En plastique.





