N° 2996 du Canard Enchaîné – 29 Mars 1978
N° 2996 du Canard Enchaîné – 29 Mars 1978
19,00 €
En stock
Une marée noire d’irresponsables (29 mars 1978)
Vadrot et Thomas plongent la Bretagne… dans l’encre noire
29 mars 1978: le Canard continue de patauger dans l’Amoco-Cadiz, et ça glisse pire que le mazout. Vadrot raconte l’État qui “nettoie” au dispersant non biodégradable (au fond, surtout, que ça ne se voie plus) et Shell qui panique davantage devant un autocollant “coquillage jaune” que devant ses pollutions “ennuyeuses”. Bernard Thomas, lui, croque les experts internationaux renvoyés d’un “On est en France”, Polmar-terre et ses pompes hétéroclites, les soldats venus “compter les cailloux”, les baliseurs en retard parce qu’il pleut… et une seule opération réussie: fermer les plages.
Couac ! propose ses canards de 3 façons au choix
En stock
Une marée noire d’irresponsables (29 mars 1978)
Vadrot et Thomas plongent la Bretagne… dans l’encre noire
“Les poissons et les oiseaux, on s’en fout”
Une semaine de plus, et l’“accident” devient système. Claude-Marie Vadrot ouvre au scalpel: un fonctionnaire de l’Intérieur résume la doctrine officielle comme on rince un cendrier: “Les poissons et les oiseaux, on s’en fout; on en remettra plus tard. Quant aux pêcheurs, c’est une petite minorité. Ce qui compte, c’est de faire place nette avant le mois de mai.” Voilà: la marée noire, oui, mais surtout pas sur la carte postale. Priorité au tourisme, aux vacances, à la photo sans tache. Les algues, le plancton, les micro-bestioles et jusqu’au goémon (Vadrot rappelle que la région en produit massivement), peuvent aller barboter ailleurs.
Le plus beau, c’est l’outil choisi: des détergents et dispersants non biodégradables, malgré les protestations de scientifiques et de biologistes du CNEXO. On traite le pétrole en l’envoyant au fond, histoire que ça ne se voie plus. C’est la politique du tapis, version océan: on balaie sous la mer.
Polmar, ou l’imprévoyance à l’écossaise
Vadrot adore les chiffres, surtout ceux qui se mordillent la queue. Dans la loi de finances 1978, la France dispose de… 21 kilomètres de barrages en plastique pour protéger 3 120 kilomètres de côtes. La “protection de l’environnement marin” tient dans une règle de trois qui donne l’envie d’acheter un ciré et de pleurer dedans. Côté pompes, on en “avait” quatorze sur le papier, onze dans la vraie vie, et encore: il a fallu en faire venir de l’étranger, comme après l’“Olympic Bravery”. Donc, deux ans après, même surprise, même facture, même air de “mais qui aurait pu prévoir”.
Et pendant que l’État “écarte les spécialistes” (tout passe par Marc Bécam, secrétaire d’État à l’Intérieur, précise Vadrot, comme si l’Environnement était une option décorative), la réserve nationale de dispersants gonfle un peu: de 2 800 à 3 300 tonnes. On empile du produit, on empile des communiqués, et on appelle ça une stratégie.
Shell dans sa coquille: la morale au jaune coq
Au milieu de la nappe, Vadrot plante une bouée de cynisme: “Shell-France” assure qu’elle n’a “pas grand-chose à voir” avec “Shell-International” (propriétaire de la cargaison). Le classique “ce n’est pas moi, c’est mon cousin”. Sauf que Shell s’inquiète surtout d’autre chose: le boycott et l’autocollant au “coquillage jaune” des Amis de la Terre, prêt à fleurir “à des dizaines de milliers d’exemplaires”. Pollution: débat. Autocollant: panique.
Cerise mazoutée: un document interne “confidentiel” de Shell-France, daté du 14 mars (deux jours avant la catastrophe), recense une ribambelle d’incidents “susceptibles de faire l’objet d’une inculpation pénale”. Et les commentaires griffonnés par un “pétrocrate anonyme” valent leur pesant de cambouis: “Surprise: pas d’inculpation” pour une explosion mortelle; “Ennuyeux” pour une pollution; “Mauvais” pour une autre. La justice, dans cette cuisine, a l’air d’un épiceur distrait. Vadrot conclut en tirant sur la ficelle publicitaire: il est temps de trouver un nouveau slogan, “Shell que j’aime”, c’est un peu dépassé.
“On est en France, vous comprenez”
Bernard Thomas, lui, enfile les bottes et va patauger dans la grande comédie de l’impuissance. À Brest, des experts internationaux venus ausculter le désastre proposent des solutions. Réponse du préfet maritime: “On ne peut pas faire ça. On est en France, vous comprenez. Les lois, l’administration, les règlements… l’habitude.” Traduction donnée par Thomas: la connerie, la suffisance, l’incompétence, le parapluie. Tout est là, et tout est dit.
Le reportage s’amuse des symboles: “Mutatis gluandis”, animaux mutants, “motocampe”, “poulpe à essence”, “bigorneau d’échappement”… On invente une faune nouvelle, plus adaptée au brut qu’à l’eau salée. Et pendant que les militaires “indisponibles” font la tournée des absences, la “Royale” découvre une cause mystérieuse à son inaction: la tradition, “avec un grand T”. On n’a pas été prévenus, on n’avait pas le droit d’intervenir, c’était une affaire entre civils… À ce rythme, même le mazout finit par demander un formulaire.
Tout le monde à la pelle… et les balises en RTT
Thomas pointe la logistique façon théâtre de boulevard: “Polmar-terre” devient “opérationnel” avec huit pompes de diverses origines, treize camions, une compagnie de sécurité venue de Brignoles, des types du RIMA qui “vont compter les cailloux” deux jours avant de rentrer parce qu’“on a besoin d’eux”. Ils auront passé plus de temps sur la route qu’à Porspoder. On installe même, six jours après, une seconde ligne de téléphone à la gendarmerie. Modernité: on double le fil, pas les moyens.
Et quand il s’agit des balises, c’est encore mieux: un baliseur attendu, dix jours pour l’obtenir, trois jours plus tard il n’est pas arrivé. Motif: du matériel à charger, et “dès qu’il pleut, sa grue tombe en panne”. Le progrès est une grue rhumatismale.
Happy fioul: les Anglais, les Hollandais, et nous
Pendant que la Bretagne gratte, Jersey se poste en lisière de nappe. Les produits dispersants britanniques tombent vite, les moyens mécaniques de ramassage sont… étrangers. Chez nous, on pompe, on parle, on promet. Et l’opération la plus efficace, note Thomas, c’est d’interdire l’accès des plages du Nord-Finistère pendant Pâques: une économie “spectaculaire” de l’équivalent de 300 000 tonnes de pétrole… grâce aux gardes-mobiles. L’écologie par le képi, c’est propre au moins sur le papier.
Au final, Vadrot et Thomas dressent le même portrait: une marée noire faite de pétrole, oui, mais surtout de renoncements bien huilés. Le brut s’échoue; l’État, lui, dérive.





