N° 2999 du Canard Enchaîné – 19 Avril 1978
N° 2999 du Canard Enchaîné – 19 Avril 1978
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Le second enlèvement du baron Empain
Avril 1978: Empain est libre, mais Detif parle déjà d’un “second enlèvement”. Après 63 jours de captivité, le baron disparaît… cette fois sous la pression des siens: grandes familles, grandes affaires, grande pudeur. Le Canard retourne le fait divers comme une veste de banquier: le doigt coupé, le doigt pointé, et surtout l’écran de fumée qui masque les vraies angoisses, celles des salariés. Pendant que la France regarde l’otage, “le smicard” regarde les licenciements qui viennent. Et au conseil d’administration, un mot résume tout: “Excusé”.
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Un baron libéré… puis « re-kidnappé » par les siens
À la mi-avril 1978, l’affaire Empain n’a même pas eu le temps de refroidir que Pierre Detif remet la casserole sur le feu: non, le baron Édouard-Jean Empain n’est pas seulement l’ex-otage spectaculaire de l’avenue Foch, celui dont on a brandi une phalange dans un flacon pour prouver qu’il était bien vivant. Il devient, une fois relâché, la victime d’un second rapt, plus silencieux, plus mondain, plus propre sur lui: l’enlèvement par le “milieu” qu’il fréquente, celui des grandes familles, des grandes affaires, des grandes pudeurs.
Le vrai kidnapping, celui qui a tenu la France au journal télévisé pendant soixante-trois jours, se conclut fin mars par une libération sans rançon. Mais Detif, lui, s’intéresse à ce qui vient après la photo, après les larmes, après la morale de circonstance. Quand l’otage redevient patron, et que le patron redevient… gênant.
Le doigt coupé, oui. Mais surtout le doigt pointé
L’ouverture est un petit coup de scalpel. “On lui a coupé un doigt? Mais c’est aux tricheurs qu’on coupe un doigt!” Voilà: le Canard ne se contente pas du fait divers, il le retourne comme un gant en cuir de banquier. L’amputation devient métaphore morale, et la morale vise une rumeur qui colle à Empain comme le sparadrap à ses yeux bandés: le jeu, le poker, les “soirées”, la mise, la dette, le soupçon.
Detif rappelle au passage une vérité sociale que les salons digèrent mal: des millions de Français jouent, eux aussi, au tiercé ou à la Loterie. Sauf qu’eux ne dirigent pas un empire. Et que, dans “les 200 familles”, l’argent peut se perdre, mais l’image doit rester impeccable. Empain a le droit de jouer, dit le texte, mais pas celui de “demeurer le patron d’un empire” tout en étalant la part louche du décor. Le scandale n’est pas le vice: c’est la publicité du vice. Autrement dit: pécher, d’accord; être pris, jamais.
L’exil chic: Antilles, billet pour les États-Unis, et rideau tiré
Le “second enlèvement” se raconte comme une fuite: direction les Antilles, billet pour les États-Unis, disparition “littérale”. Mais Detif insiste: ce n’est pas seulement pour “purger” le traumatisme. C’est surtout parce que les gens de son monde, celui des grandes familles et des grandes affaires, l’ont exilé. L’otage, désormais, est un embarras. Pas par ce qu’on lui a fait, mais par ce qu’il révèle malgré lui: le dessous des cartes, la part de nuit, le côté “underground” du grand patron.
Et là, le Canard appuie où ça fait mal: dans cette société-là, la compassion a des limites, et elles ressemblent étrangement à une cote de crédit.
Sous l’œil du smicard: quand le drame devient un écran de fumée
La meilleure torsion de l’article, c’est le contrechamp. Pendant qu’on s’émeut des menottes et des caves, les directeurs “bien embêtés” du groupe reprennent leurs affaires. Les salariés et les syndicats, eux, réclament du concret: revendications, avenir, paie. Et Detif glisse le détail qui transforme le fait divers en radiographie sociale: au moment où “les secteurs sidérurgie et construction navale” se dégonflent, le groupe Empain aurait accumulé des pertes colossales, et “bientôt” il faudra annoncer des licenciements.
Voilà le tour de passe-passe: l’opinion scrute le doigt coupé; le smicard, lui, regarde la feuille de paye. Et ce qu’on appelle “drame” en haut devient parfois “prétexte” en bas. Le Canard ne tranche pas: il montre. Et ce qu’il montre n’est pas joli.
“Excusé”: la note d’absence du capitalisme
La chute est un bijou d’absurde administratif. Dans le sous-sol du baron, salle de réunion du conseil d’administration, un écriteau: “Excusé”. Comme à l’école. Sauf qu’ici, l’élève absent pèse cent mille salariés, trois cents sociétés, et des milliards en jeu.
Le panneau disparaît, bien sûr. On nomme un intérimaire, on met le propriétaire “en congé”, on attend que “les gangsters” finissent leur procès, et l’on espère que le temps efface tout, même la réputation de joueur. Detif, lui, n’y croit qu’à moitié: certaines taches partent au pressing; d’autres restent sous “les frondaisons de l’avenue Foch”.
Et c’est là que l’article vise juste: la violence la plus durable n’est pas toujours celle des ravisseurs. C’est parfois celle, feutrée, des respectables.





