N° 3000 du Canard Enchaîné – 26 Avril 1978
N° 3000 du Canard Enchaîné – 26 Avril 1978
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Tragi-commedia dell’arte
Avril 1978: l’Italie retient son souffle autour d’Aldo Moro, mais Bernard Thomas observe surtout un pays qui s’habitue à l’exception. Entre combines, contraventions, braquages “idéologiques” et opérations policières façon décor de cinéma (“Viva la duchessa!”), l’État semble jouer sa survie à coups de communiqués. Pino Zac résume l’humeur au comptoir: “né con lo Stato né con le BR”. Ni avec l’État, ni avec les Brigades rouges. Une tragi-commedia où “Pantalon” et “Spadassin” se partagent la scène… et la trouille.
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Tragi-commedia dell’arte, ou l’Italie au bord de sa propre farce
Dans ce reportage, Bernard Thomas regarde l’Italie de 1978 comme on regarderait une scène de théâtre dont les coulisses sentent la poudre, l’encre des communiqués… et la résignation. Le décor est connu: Aldo Moro enlevé, l’État qui s’agite, et la Démocratie chrétienne qui joue les grands rôles en habits trop grands. Mais ce que le texte traque, c’est moins l’événement que l’atmosphère: un pays où la tragédie a pris l’accent de la routine.
Un pays où l’on s’habitue à l’exception
Le Canard, via Thomas, ouvre sur une Italie “habituée”. Les unes hurlent “Kidnapping!”, “Hold-up!”, “Bombe!”, comme si le sensationnel était devenu la météo. Et la population, elle, ne “se flingue pas” pour autant: elle vit, elle contourne, elle soupire. La formule qui résume tout, Pino Zac la dessine et la glisse dans une bulle en italien de bistrot: “né con lo Stato né con le BR”. Ni avec l’État, ni avec les Brigades rouges. Autrement dit: laissez-nous respirer, votre bras de fer nous étouffe autant que vos sermons.
Dans cette ambiance, Moro n’est pas seulement un homme en otage: il est un révélateur. Thomas décrit un pays où l’État apparaît comme un meuble vermoulu qu’on continue de dépoussiérer par habitude, pendant que les termites tiennent déjà le ministère de l’Intérieur.
Moro, otage d’un “ciment sacré” qui se fissure
La charge la plus féroce n’est pas dirigée contre les Brigades rouges seulement, mais contre le système qui leur sert de caisse de résonance: une démocratie chrétienne “pantalonnade”, une classe politique crispée, des institutions qui ont l’air de chercher le mode d’emploi au moment même où l’immeuble brûle.
Le texte insiste sur un paradoxe: ceux qui semblent les plus “fermés”, les plus “solides”, ce sont souvent les communistes. Pas forcément par vertu, plutôt par discipline, et parce qu’ils sentent que le vide profite à ceux qui savent déjà s’y tenir debout. Le “compromis historique” plane derrière tout ça, comme une promesse de stabilité devenue, soudain, matière inflammable.
Et pendant qu’en haut on calcule, en bas on survit: contraventions distribuées par milliers, vignettes payées “à moitié”, combines quotidiennes. Le reportage déroule une Italie où l’ordre n’est plus un principe, mais une négociation permanente.
L’Italie des faux cachets, des vraies trouilles et des bazookas au vestiaire
Thomas aligne les scènes comme des sketches noirs: un braquage “politique” à la banque où l’on se présente comme “brigade rouge” avec un montant, une procédure, presque une politesse administrative. La terreur se met à table avec la paperasse: l’extorsion devient un formulaire.
Et puis il y a la petite loi comique au milieu du drame: “Les bazookas au vestiaire”, où l’on interdit aux étudiants de se promener armés. On imagine la solennité du décret, et la modestie de son effet, comme si l’État annonçait fièrement qu’il venait de découvrir l’existence des poches.
“La Duchesse”: le grand théâtre des opérations inutiles
Le morceau le plus glaçant est peut-être celui de “Viva la duchessa!”: l’opération spectaculaire autour d’un lac des Abruzzes, déclenchée par un communiqué, des moyens énormes, des hommes déversés par milliers… et, au bout, du vide, du soupçon, du grotesque. Thomas suggère une panique de régime: le pouvoir ne sait plus si Moro est vivant, ni où il est, mais il sait très bien ce qu’il redoute par-dessus tout: qu’il “se mette à table”. Là, l’enquête devient mise en scène. On ne cherche plus seulement un homme, on fabrique un récit.
La phrase attribuée à Marco Pannella, rapportée dans l’article, enfonce le clou: l’idée que des services secrets puissent rôder derrière les Brigades rouges n’étonnerait “personne”. Que ce soit vrai ou non, le fait même que ce soit crédible dit tout de l’époque: l’Italie vit dans un brouillard où la rumeur a statut de preuve, parce que la réalité a trop souvent menti.
Ce que vise le Canard: la peur comme mode de gouvernement
Sous le pinceau ironique de Pino Zac et la prose de Thomas, “Pantalon” et “Spadassin” ne sont pas des personnages: ce sont des fonctions. Le notable bedonnant, le policier à matraque, le ministre à décret, le syndicat avec un boulet “Brigate Rosse” attaché à la cheville… Tout le monde joue, mais personne n’écrit la pièce.
Et c’est là que la “tragi-commedia” devient une leçon durable: quand l’État se réduit à la communication, quand la politique se réduit à la conservation, quand la peur devient une colle universelle, le pays se met à bricoler sa propre normalité. Une normalité qui ressemble à une démission collective, polie, inventive, italienne dans la forme, tragique dans le fond.





