N° 3003 du Canard Enchaîné – 17 Mai 1978
N° 3003 du Canard Enchaîné – 17 Mai 1978
19,00 €
En stock
La chute de l’empire Boussac
Neuilly, moquette épaisse, actions fébriles : l’empire Boussac s’effondre sans même réussir son numéro de quorum. Pierre Detif raconte la chute du “roi du coton” comme une course où le favori boîte avant le départ : patron absent, actionnaires esseulés, famille en guerre et prestige en sursis. Derrière le vaudeville mondain, une France de 1978 qui découvre la casse industrielle, la “rigueur” et les naufrages du textile. Le Canard transforme l’écurie Boussac en ménagerie du capitalisme : quand la caisse est vide, le panache tousse.
Couac ! propose ses canards de 3 façons au choix
En stock
La chute de l’empire Boussac : quand le “roi du coton” perd les rênes
Pierre Detif raconte la fin de partie comme on commenterait une course truquée où le favori s’écroule avant même le premier obstacle. Le titre dit tout, et le dit en sabotant la solennité : “Une histoire de canasson boiteux”. Boussac, c’était le coton, les usines, les boutiques, les châteaux, les chevaux, et cette idée très française que l’argent, bien peigné, finit toujours par passer pour une vertu. En mai 1978, l’empire patine, l’écurie tousse, et la grande bourgeoisie s’aperçoit que la moquette n’amortit pas les chutes.
Le décor est parfait : assemblée générale d’actionnaires à Neuilly, luxe feutré, mais quorum famélique. La richesse a ses pudeurs : quand ça sent la faillite, elle aime les réunions “en petit comité”… surtout quand le petit comité est un grand désert.
Marcel superstar, actionnaire fantôme
Detif pointe une scène délicieuse : le patron a offert aux actionnaires le “luxe” suprême, celui de l’absence. Marcel Boussac, star totale, mais en coulisses, comme si l’AG n’était qu’un spectacle secondaire. Et pourtant, c’est bien là que se joue la pièce : un empire qui ne tient plus que par ses usages mondains, ses titres, ses habitudes, ses “on verra bien”.
Le Canard insiste sur l’absurdité du capitalisme à la française version salon : on ne gouverne pas une industrie au lance-pierres du prestige. On peut, un temps, faire illusion avec des réceptions, des relais dans la presse amie, des relations cousues main. Mais quand les comptes saignent, le carnet d’adresses sert surtout à écrire des chèques qu’on n’a plus.
Privé de Jockey-Club : le grand déclassement (en smoking froissé)
Le plus savoureux, c’est le renversement de statut. Boussac, qui a longtemps joué au seigneur des filatures et des hippodromes, se retrouve réduit à un rôle presque humiliant : celui qui “doit”, celui qui attend, celui qui négocie au lieu d’ordonner. Detif le raconte avec cette cruauté joyeuse du Canard : quand on n’a plus la main, on perd aussi le ton. Le “roi” devient un dossier. Le panache, un découvert.
Et derrière l’homme, il y a le symbole : les années Giscard-Barre ne sont pas seulement celles de la modernisation chic, des sourires télégéniques et de la “rigueur” annoncée comme une cure de santé. Ce sont aussi celles où des pans entiers de l’industrie traditionnelle prennent l’eau : textile, sidérurgie, chantiers navals. La France découvre qu’on peut être un grand pays… et une grande casse. Boussac n’est pas un accident isolé : c’est une enseigne qui clignote sur l’autoroute de la désindustrialisation.
Famille déchirée : le vaudeville en actions ordinaires
L’autre moteur du papier, c’est la famille, ce carburant hautement inflammable. Detif fait tourner le couteau : le neveu, les proches, les “cousins”, les rivalités, les règlements de comptes. Comme souvent, quand l’argent manque, la morale revient, mais uniquement sous forme de reproches. Et quand l’empire vacille, chacun se découvre une vocation : sauveur, liquidateur, héritier légitime, victime, justicier. C’est moins “l’union sacrée” que la guerre de tranchées au coupe-papier.
Le Canard se régale de cette contradiction : ces gens-là ont passé leur vie à prêcher l’ordre, la stabilité, la bonne gestion. Et les voilà incapables de tenir une AG correctement. Le quorum devient une métaphore : quand il n’y a plus assez de monde pour faire semblant d’y croire, le théâtre ferme.
Occasions à saisir : l’État au guichet, les vautours au balcon
En filigrane, Detif suggère la suite logique : quand un empire privé s’écroule, les “solutions” accourent. L’État, d’abord, sommé de trancher entre sauvetage et abandon, entre emplois et principes, entre intervention et catéchisme libéral. Puis les autres : repreneurs, opportunistes, financiers à l’affût, ceux qui adorent les naufrages parce qu’on y ramasse des bijoux.
Et c’est là que le papier dépasse le cas Boussac : il raconte une mécanique durable. Les grands patrons demandent souvent qu’on les laisse tranquilles quand tout va bien. Quand tout va mal, ils découvrent soudain la beauté du “collectif”. Le Canard, lui, note l’élégance du mouvement : les pertes pour la nation, les profits pour l’écurie… tant qu’elle tenait debout.





