N° 3005 du Canard Enchaîné – 31 Mai 1978
N° 3005 du Canard Enchaîné – 31 Mai 1978
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Les absences de l’Élysée
En mai 1978, Kolwezi brûle, les médias applaudissent, et l’Élysée… décroche quand il peut. Dans “Un grand humanitaire à retardement”, le Canard démonte la statue instantanée du “chef sauveur” : rameau d’olivier d’un côté, fusil d’assaut de l’autre, et au milieu un téléphone qui sonne dans le vide pendant trente-six heures. Jérôme Canard se moque des louanges prématurées, des démentis tardifs et de la République “permanente” quand le Président est absent. Une leçon de politique à la sauce acide.
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Les absences de l’Élysée
Un grand humanitaire à retardement (31 mai 1978)
L’humanitaire, ce grand sport de combat
Dans l’“affaire du Shaba”, le Canard observe un ballet bien huilé : les radios, la télé, la “bonne presse” se mettent au garde à vous et confectionnent un Giscard en carton-pâte, prêt à être applaudi dès qu’il éternue. L’édito dominant ressemble à un communiqué parfumé au napalm moral : quand “des vies humaines sont en danger”, discutaille et prudence deviennent presque indécentes. Donc on acclame. “Merci Giscard !”, “Nos paras…”, et tant pis si, dans le même panier, on empile la rhétorique humanitaire, les armes, et l’obsession de sauver l’image du chef.
Le dessin de Leffel résume le numéro : rameau d’olivier dans une main, fusil d’assaut dans l’autre. On pourrait l’intituler “Paix et amour, rafale comprise”. Le Canard en profite pour piquer là où ça fait rire jaune : cette vertu affichée ressemble moins à une conscience qu’à une posture. L’humanitaire devient une étiquette, collée vite fait sur une opération militaire, façon timbre “priorité”.
Kolwezi, les morts, et le téléphone qui sonne dans le vide
Le cœur du papier, ce n’est pas de contester la gravité de Kolwezi ni de jouer au comptable macabre. Au contraire, l’article rappelle la violence du moment, et se demande combien il y a réellement de victimes. Mais il pointe surtout une chose : le décalage entre la fanfare médiatique et la mécanique de l’État, qui patine comme une 2CV dans la boue.
Le Canard raconte, en s’appuyant sur les récits de L’Express et du Point, une petite épopée administrative où l’on cherche le décideur comme on cherche un chat dans une cave. Ambassadeur, colonel, télégrammes, coups de fil : tout le monde semble courir, sauf l’Élysée. Et Giscard ? “Introuvable”. Il faudra, ironie chronométrée, près de trente-six heures après l’attaque pour joindre René Journiac… par téléphone… “dans sa maison de campagne”. Pendant ce temps, on proclame l’efficacité, on encense la décision, on distribue des médailles en avance, comme si l’urgence se réglait à la louange.
Le Canard relève au passage les démentis qui tombent tard, les formulations qui sentent le “tout est sous contrôle” fabriqué à la hâte, et cette impression de permanence assurée par un principe abstrait : quand le Président est absent, il y a bien quelqu’un… mais pas forcément joignable, et surtout pas là où l’on appelle. Une République avec standard fantôme.
Frégoli à l’Élysée : l’art du costume, le vice du trou noir
Le sous-titre “Frégoli” est cruel et précis : Giscard, transformiste élégant, passe du costume de chef de guerre humanitaire à celui de notable en villégiature, sans transition, sans expliquer, sans répondre. Et le Canard fait la liste des contradictions comme on exhibe des chaussettes dépareillées : d’un côté, l’héroïsme proclamé sur les ondes ; de l’autre, le détail humiliant du pouvoir qu’on n’arrive pas à joindre quand ça brûle.
La charge est d’autant plus mordante qu’elle vise aussi l’écosystème : les éditorialistes qui confondent information et encensoir, les indignations à géométrie variable, et la tentation permanente de transformer une crise africaine en vitrine de prestige national. Le papier glisse même une idée délicieusement venimeuse : si un “ennemi” choisissait précisément ces heures creuses du week-end, on ferait quoi ? On sonnerait chez le Président, ou chez le paysan du coin ?
Une petite scène de 1978, un grand classique durable
Dans le contexte de la fin des années 1970, l’Afrique est un théâtre où la France joue souvent sans programme distribué au public : alliances, influences, protection des ressortissants, et ce parfum de “Françafrique” qui colle aux rideaux. Le Canard, lui, refuse le doublage officiel. Il se moque de l’humanitaire brandi comme un alibi, et rappelle qu’un État sérieux ne devrait pas découvrir l’urgence au moment où les micros s’allument.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la modernité du reproche : l’obsession de la communication “réactive”, la fabrication du héros en temps réel, et, dessous, les trous d’air de la chaîne de décision. Le Canard ne demande pas un Président omniprésent, il demande au moins un Élysée qui ne fasse pas répondeur automatique quand l’histoire mord.





