N° 3012 du Canard Enchaîné – 19 Juillet 1978
N° 3012 du Canard Enchaîné – 19 Juillet 1978
19,00 €
En stock
Un paradis fiscal en plein Paris
Dans le XVIe, pas besoin de Suisse: il existe un paradis fiscal en plein Paris. Claude Roire raconte ce quartier où, selon le syndicat des impôts, un contrôle ne passerait qu’une fois tous les 55 ans. L’administration promet un “centre des impôts” avec 27 inspecteurs pour 8 484 dossiers “importants”: autant dire un contrôle à la vitesse du sablier. Visites à domicile “en passant” (tableaux, meubles anciens), infos glanées chez les concierges, banques sur microfiches… et les riches peuvent continuer à dormir. Tranquilles. Très tranquilles.
Couac ! propose ses canards de
3 façons au choix
En stock
Chaillot-Dauphine, îlots flottants (et intouchables)
Claude Roire plante le décor comme un guide touristique pour inspecteurs désorientés : inutile d’aller planquer des liasses à Zurich ou au Liechtenstein quand, au cœur de Paris, existe déjà une « terre d’asile » pour fortunes inquiètes. Ici, la frontière n’est pas une ligne sur une carte, c’est un trottoir du XVIe, entre Chaillot et Dauphine, où l’on passe la douane… sans douanier. Selon le Syndicat national unifié des impôts cité par l’article, on y risquerait un contrôle « une fois tous les cinquante-cinq ans ». À ce rythme, l’évasion fiscale devient une discipline olympique, et l’administration, un sport de contemplation.
Le rire du Canard vient de ce frottement: d’un côté, un pays en 1978 encore secoué par l’après-chocs pétrolier, l’inflation, la rigueur signée Barre, et les sermons sur la ceinture à serrer; de l’autre, une enclave où l’on s’assoupit sur des coussins fiscaux, sans même avoir à se défendre. On ne fraude pas, on “réside”.
Un « centre des impôts » façon poste restante
La solution annoncée par l’administration a le charme des remèdes homéopathiques servis au seau: créer un « centre des impôts » dédié à ces quartiers, avec 27 inspecteurs chargés d’épucher 8 484 « dossiers importants ». Faites le calcul: chacun, en moyenne, ne pourrait traiter qu’une dizaine de dossiers par an. Conclusion logique de Roire: le contribuable du XVIe peut dormir tranquille, le demi-siècle a de beaux jours devant lui.
Le texte se moque aussi de la hiérarchie des urgences: une commission se réunit (le 12 juillet) pour étudier la « douloureuse question des effectifs ». Il y a pénurie, donc on attend. L’impôt, cette grande vitesse administrative, devient un roman en plusieurs tomes, dont le chapitre “Contrôle” sortira peut-être en édition de luxe, reliée, après la retraite des intéressés.
Les recettes du fisc: l’art d’inspecter sans déranger
L’article est le catalogue d’une fiscalité de salon, élégante, feutrée, presque mondaine. La « grande astuce » consiste à convoquer le contribuable au bureau… et à lui proposer, s’il n’a pas le temps, d’envoyer l’inspecteur chez lui. Visite au domicile comme on fait du tourisme intérieur: jeter un œil aux tableaux, aux meubles anciens “en passant”. On imagine déjà l’inspecteur admirant une commode Louis XV, notant “déficit de sincérité” au crayon, puis acceptant un café avant de repartir, ému par tant de patrimoine.
Autre méthode: la pêche à l’info dans les bistrots et loges de concierge. Et là, Roire glisse une pointe savoureuse: si le contribuable déclare posséder un yacht, l’inspecteur n’a évidemment pas les crédits nécessaires pour aller juger le rafiot sur place. Le contrôle fiscal a donc ses limites géographiques: il s’arrête là où commence le ponton.
Bricolage technocratique et bénédiction centriste
Le papier a aussi un parfum de fin des années 70: celui des fichiers, des microfiches, des “bandes magnétiques”, de la modernité administrative promise par l’informatique. Rue d’Uzès, tout deviendrait enregistré, les banques seraient tenues de montrer des récapitulatifs d’opérations bancaires. “Ce n’est qu’un début”, écrit Roire… avant de rappeler que la fraude fiscale est évaluée à 60 milliards de francs par an. Autrement dit: on s’équipe d’aimants, mais on chasse la baleine avec une épuisette.
Et il y a, au milieu, la touche politique: un député du coin, Georges Mesmin, centriste “giscardien”, se serait fait une réputation de champion porte-bonheur des situations fiscales délicates, sans considération d’opinions politiques. Le paradis fiscal n’est pas un paysage: c’est un réseau. Le Canard ne dit pas seulement “on manque d’inspecteurs”, il suggère qu’on manque surtout de volonté d’aller gratter là où ça brille.
Une justice fiscale à deux vitesses, version 1978 (et durable)
Roire vise juste parce que son sujet dépasse 1978: la “passoire fiscale” n’est pas qu’un trou dans l’organisation, c’est un modèle. Le contribuable ordinaire voit passer la rigueur, les hausses, les contrôles tatillons; le contribuable “important”, lui, traverse la scène en smoking, protégé par la rareté statistique et la politesse institutionnelle. Le dessin de Lap accentue l’idée: panneau “Paradis fiscal parisien, ne pas déranger” dans un nuage d’intouchabilité, repoussant le contrôleur du fisc en petit diable. Tout est là: l’impôt n’est pas absent, il est prié d’attendre au vestiaire.
Au fond, “paradis fiscal en plein Paris” sonne comme une devise: ici, la discrétion n’est pas un service, c’est une politique urbaine. On n’y fraude pas, on y est “bien entouré”. Et quand le fisc annonce qu’il va s’en occuper, Roire traduit: “plus tard”. Autrement dit: à l’horizon du prochain demi-siècle.





