N° 3016 du Canard Enchaîné – 16 Août 1978
N° 3016 du Canard Enchaîné – 16 Août 1978
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Giscard et la qualité de la vie des éléphants
Août 1978 : l’Élysée annonce un “repos privé” de Giscard en Centrafrique… avec son fils Henry. Gabriel Macé s’engouffre : voilà le fiston promu dauphin par communiqué, “Ryton” au tampon facile, capable de dégoter un avion du GLAM pour une virée de chasse. Et maintenant, plus noble que la perdrix : l’éléphant, alors même que Giscard est président d’honneur du Fonds mondial pour la vie sauvage. Chasse interdite, sauf pour les très honorables. Entre safari, patrimoine des tableaux de chasse et belote avec Bokassa, la Ve République prend des airs de cour.
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Safari d’État et trompe de chasse
À la une du 16 août 1978, Gabriel Macé sort le fusil à confettis et vise une cible facile, donc révélatrice : la communication élyséenne. Un “bref communiqué officiel” annonce que Valéry Giscard d’Estaing part “en repos privé” en Centrafrique, en compagnie de son fils Henry. Et tout de suite, le Canard pointe ce que la Ve République adore maquiller en détail : le passage du politique au dynastique. Jusqu’ici, rappelle Macé, aucun président n’avait annoncé officiellement qu’il emmenait un membre de sa famille dans ses déplacements. De Gaulle partait avec “Sosthène” en catimini de légende. Désormais, on affiche le fiston comme on afficherait un nouvel insigne sur la vareuse : regardez, la fonction a aussi ses héritiers.
La blague du papier, c’est ce “Henry (avec un y, notez en passant)” qui devient, par le simple fait d’être nommé par communiqué, une sorte de petit prince. Pas besoin de couronne : il suffit d’un communiqué. Et dans le royaume des mots, le communiqué vaut baptême. Le Canard n’accuse pas, il ricane : à force de vouloir faire “moderne”, Giscard réinvente le vieux, le très vieux, le monarchique sans lys mais avec tampon.
Ryton, dauphin à l’encreur
Macé s’amuse ensuite à rebaptiser le fils en “Ryton” (avec un y, bien sûr, puisque dans le conte, l’orthographe sert de particule). Le portrait est celui d’un héritier d’opérette, plus proche du tableau de chasse que du tableau Excel : “Bon fils chasse de race.” La chasse devient un marqueur de classe autant qu’un hobby. Et l’anecdote rapportée est un petit bijou d’insolence administrative : Ryton se pointe en tenue de Nemrod à Villacoublay, réclame un “ordre de mission” pour obtenir un avion du GLAM (réservé aux déplacements ministériels) et partir en Espagne avec “six copains” tirer la perdrix. Cerise sur le gibier : l’ordre de mission aurait été “barboté” dans le bureau de papa et tamponné.
Ce passage est essentiel : il met en scène la confusion des clés. Clé du coffre, clé de l’État, clé du tampon. Dans cette France-là, on ne vole pas un avion, on vole un papier. Et le papier, une fois tamponné, devient vérité volante. Giscard pardonne. Normal : le péché n’est pas d’abuser, c’est de se faire remarquer.
De la perdrix à l’éléphant, ou l’écologie en bandoulière
La chute du début est bien trouvée : “Là, ce n’est pas la perdrix que le dauphin va chasser : c’est un gibier plus gros, plus noble et plus rare : l’éléphant.” Et Macé plante aussitôt le décor hypocrite : le porte-parole de l’Élysée s’appelle Hunt (chasse, en anglais), mais il “se garde bien” de préciser que les Giscard vont chasser le pachyderme. L’ironie est double : l’homme porte son métier dans son nom, et il s’en sert pour cacher l’évidence.
Surtout, le papier brandit une contradiction à la fois comique et gênante : Giscard est président d’honneur du Fonds mondial pour la vie sauvage, donc supposé protéger ces “pauvres pachydermes en voie de disparition”. Chasse interdite, sauf pour le président d’honneur… Voilà toute la morale de Macé : la règle existe, mais elle est extensible, comme une ceinture de safari.
Et comme souvent au Canard, la satire vise moins la chasse elle-même (vieille passion de notables) que la mise en scène : l’écologie devient une décoration sur une veste kaki. On protège l’éléphant… en allant le voir de très près, lunette comprise.
Centrafrique : la carte postale et le dessous des cartes
Derrière les boutades, il y a un contexte lourd. En 1978, la Centrafrique de Bokassa n’est pas un simple décor exotique : c’est un nœud de la “Françafrique”, un de ces lieux où la diplomatie française aime prendre un “repos privé” qui ressemble furieusement à une visite utile. Macé le suggère en posant la question : “Mais vous voulez-vous que Valéry aille faire en Centrafrique ? Jouer à la belote avec Bokassa Ier ?”
La blague a des crocs : elle rappelle que les amitiés africaines de Paris ne sont pas seulement des poignées de main, mais des habitudes, des réseaux, des arrangements, des silences. Le Canard a déjà l’oreille pour ces coulisses-là. Ici, l’article tient sur un fil : on annonce du privé, on sent du politique. On annonce du repos, on devine une proximité.
Et Macé ajoute une touche délicieusement vénéneuse : Giscard, avant de partir, a fait une visite-express à La Villette, où l’on expose “ses tableaux de chasse” et “ceux de Ryton”. Le président, nous dit le journal, va peut-être enrichir le musée. Les Français “seront ravis” : leur patrimoine s’agrandit. Traduction canardeuse : quand le pays se serre la ceinture, le château accroche des trophées.
L’éléphant, la morale et la trompe
Le texte se referme en beauté sur une pirouette : la chasse à l’éléphant est interdite “en août” chez l’ami milliardaire qui possède une réserve. “Faut bien protéger les pauvres pachydermes…”, conclut Macé, en rappelant le paradoxe final : le pouvoir sait très bien se donner l’air vert au moment même où il se permet le luxe du contraire.
Ce papier, sous ses jeux de mots, documente une chose durable : la tentation monarchique de la Ve République, surtout quand elle voyage. Le communiqué fabrique une dynastie miniature, la chasse fabrique un standing, et l’Afrique sert de scène où l’on peut être à la fois président d’honneur de la vie sauvage et héros de safari. Le tout, bien sûr, au nom de “la qualité de la vie”… des éléphants.





