N° 3019 du Canard Enchaîné – 6 Septembre 1978
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Entretiens secrets Videla-Barre
Dans son “entretien secret” Videla-Barre, Yvan Audouard fait sauter le vernis des communiqués: la “divergence sur les droits de l’homme” devient une leçon de dictature, donnée avec calme et méthode. Videla y explique le premier acte d’un gouvernement “démocratique” (emprisonner le plus grand nombre), et surtout le rôle miraculeux du football: transformer un stade en camp… puis, en cas de poussée démocratique, un camp en stade. Une satire au vitriol, où les mots officiels se mettent à parler vrai, malgré eux.
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Des droits de l’homme en kit, et du football en mode d’emploi
L’entretien “secret” qui dit tout haut ce que les communiqués mettent en sourdine
Yvan Audouard fait semblant d’ouvrir un magnétophone clandestin, et il suffit de cette petite clé pour que tout le décor officiel se mette à sonner creux. Le communiqué “Videla et Barre ont constaté leurs divergences sur les progrès des Droits de l’homme” devient, sous sa plume, une scène de théâtre où chacun joue son rôle, mais où le texte, lui, n’obéit plus aux relations internationales: il obéit à la logique. Et c’est justement ce qui fait peur.
Le procédé est délicieux: “On ne connaît qu’une partie de la vérité… mais au Canard, grâce à nos écoutes privées…”. Audouard ne dénonce pas seulement la dictature argentine. Il épingle aussi l’art français de la phrase propre sur soi. Barre “fronce discrètement le sourcil”, Videla répond avec une sérénité de manuel. Le grotesque naît d’un léger déplacement: on ne fait pas parler un tyran comme un monstre, on le fait parler comme un bon élève. Il explique, il structure, il rationalise. Et plus c’est clair, plus c’est glaçant.
La démocratie selon Videla, version pénitentiaire
Dans cette fausse interview, Videla dévoile sa définition du “premier acte” d’un gouvernement démocratique: mettre en prison le plus grand nombre de citoyens. Barre s’étonne, parce que la stupeur est une politesse de circonstance. Videla, lui, déroule. L’horreur, ici, n’est pas dans l’insulte ou la menace. Elle est dans l’assurance tranquille, dans la conviction qu’il suffit d’organiser le monde pour qu’il soit “normal”.
Audouard vise juste: il montre comment la violence politique se donne des airs de gestion. La dictature n’est plus une brute, c’est une administration. Et l’administration a toujours des mots pour tout, surtout pour l’indicible.
Le football, ce miracle: transformer un stade en camp, et l’inverse
Le cœur satirique du papier, c’est la tirade sur le football. Videla explique à Barre le “rôle démocratique” du ballon rond: feindre d’ignorer qu’on peut transformer un terrain de football en camp de concentration… et, en cas de “poussée démocratique”, transformer un camp de concentration en terrain de football. Audouard ose la phrase qu’on n’ose pas écrire: le sport comme technologie de camouflage. Le stade comme décor. La fête comme rideau. Et le monde entier qui applaudit la magie, parce que la magie a des crampons.
On est en 1978: l’Argentine de la junte fait défiler ses militaires en coulisses pendant que la planète regarde le Mondial. En France, l’époque a ses pudeurs et ses calculs, ses indignations à géométrie variable, ses “divergences” diplomatiques emballées sous cellophane. Audouard, lui, choisit le couteau à huîtres: il ouvre la coquille et laisse apparaître la perle noire.
Condamner “absolument”… puis “démocratiser” les attentats
Autre trouvaille: Videla et les attentats. “Nous les condamnons absolument”, dit-il, solennel, avant d’ajouter qu’on ne peut pas les contrôler “tout à fait”, autant les démocratiser. Là, Audouard fabrique une caricature verbale: la logique de la dictature poussée jusqu’à la publicité mensongère. On ne supprime pas la violence: on la rebaptise, on la répartit, on la rationalise. C’est l’horreur en costume trois pièces, avec tampon encreur LIBRE sur le front.
Le dessin de Pino Zac (les chefs raides comme des piquets, et le mot LIBRE suspendu aux barreaux d'une prison) agit comme un sous-titre muet: il ne sert à rien d’écrire “liberté” si c’est pour la suspendre à une geôle.
Le Canard, les micros, et la vérité qui siffle sous la porte
Le clin d’œil final (“seul M. Roger Peyrefitte… en a reçu copie”) boucle la boucle: l’“entretien secret” est une parodie, mais il résonne dans un journal qui, en 1978, parle aussi d’écoutes, de dossiers, de micros et d’État nerveux. Audouard fait de la satire un stéthoscope: il ausculte la langue officielle et il y entend des battements de contradiction.
Ce papier ne “prouve” rien au sens judiciaire. Il fait mieux: il rend audible ce qu’on s’entête à rendre présentable. Et il rappelle une règle simple, que la diplomatie oublie souvent: on peut serrer des mains, mais on ne devrait pas serrer des mots.
“Molière” (Le film d’Ariane)
Grousset, en quelques lignes, fait une critique au scalpel: Mnouchkine vient du théâtre, avec ses grandes fresques, ses foules, ses tirades. Sur scène, ça passe; au cinéma, l’objectif grossit tout, surtout les défauts: longueurs, outrances, “passages à vide”, et même l’insignifiance d’un acteur principal “terne” que le gros plan rend impitoyable. Mais il sauve l’essentiel: certains épisodes (la troupe, les dévots, la mort) ont une “sensibilité intelligente”, et les décors-costumes sont d’une minutie splendide. Verdict en une phrase qui claque: le souffle épique n’est pas toujours du vent. Autrement dit: il y a de la tempête, mais aussi des courants d’air.





