N° 3021 du Canard Enchaîné – 20 Septembre 1978
N° 3021 du Canard Enchaîné – 20 Septembre 1978
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Paris-Canard
Deux critiques, deux sorties de route. Jean Clémentin s’enthousiasme pour Perec : un roman-puzzle qui recompose la vie pièce par pièce, et transforme le lecteur en assembleur obstiné. Jean-Paul Grousset, lui, salue la dénonciation carcérale de Midnight Express mais tique quand le réquisitoire vire au procès d’un pays, avec outrances et clichés xénophobes. Entre le jeu littéraire et le film-coup de poing, le Canard rappelle une règle simple : méfiez-vous des vérités trop faciles, elles enferment.
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Deux évasions en 1978 : l’une par les cases, l’autre par les barreaux
Dans la page “Paris-Canard” du Canard enchaîné (20 septembre 1978), on a l’impression d’assister à un numéro de prestidigitation à deux mains : Jean Clémentin sort un roman de Georges Perec d’un chapeau rempli de puzzles, pendant que Jean-Paul Grousset fait surgir, d’un autre chapeau beaucoup moins gai, une prison turque et ses hurlements en stéréo. Deux critiques, deux objets, une même question sous-jacente : qu’est-ce qui nous enferme ? Les règles d’un jeu littéraire, ou les règles d’un État qui confond sanction et vengeance ?
Perec : le casse-tête comme art de vivre (et de faire vivre)
Un roman qui se fabrique au tournevis, pas à la plume d’oie
Clémentin le dit à sa façon : Perec écrit avec des outils. Pas seulement une phrase, mais une méthode, une mécanique à engrenages, une architecture qui a l’air de partir dans tous les sens tout en revenant toujours, malicieusement, au même point. Le critique s’amuse de cette ambition presque industrielle : un livre qui prétend reconstituer le monde, morceau par morceau, comme si la réalité avait accepté de se laisser démonter sans râler. Et il ajoute, l’air de rien, que cette débauche d’astuces n’est pas qu’un exercice de style pour hypnotiser la bourgeoisie cultivée : c’est aussi une façon de rendre hommage à la vie ordinaire, aux objets, aux lieux, aux manies, à tout ce qui compose nos existences quand on arrête de les résumer en trois lignes sur un état civil.
La littérature en kit… mais avec notice piégée
Le “pot aux puzzles” devient alors une image parfaite : tout le monde joue, mais personne n’assemble le même visage. Clémentin suggère qu’il y a là une justice et une ironie : chaque lecteur a droit à sa reconstitution, donc à sa petite intox personnelle. Le roman, plus qu’un récit, fabrique des lecteurs ouvriers, penchés sur l’établi, soufflant sur les poussières de sens, cherchant la pièce qui manque. Et quand ils l’ont trouvée, ils s’aperçoivent qu’elle appartenait peut-être à un autre puzzle. Perec, c’est l’anti-prêche : au lieu de dire “voici la vérité”, il dit “voici les pièces, débrouillez-vous, mais ne venez pas vous plaindre si votre monde a une tête de travers”.
Midnight Express : quand le réquisitoire change de cible
La prison comme spectacle, et le spectacle comme prison
Chez Grousset, le ton se fait plus sec, plus moral, presque impatient. Il rappelle l’essentiel : l’histoire dénonce des brutalités et une férocité pénitentiaire, et le film sait rendre l’épreuve d’un homme broyé. Jusque-là, on pourrait croire à un réquisitoire utile, un coup de projecteur sur l’arbitraire et la disproportion des peines. Sauf que Grousset pointe le nœud : la dénonciation se teinte d’une rage qui dérape. Au lieu de viser un système carcéral, le film semble parfois viser un peuple, un pays, une culture. Et là, le projecteur éclaire moins la torture… que le vieux réflexe de désigner un “ailleurs” commode, sale et comminatoire, pour se sentir propre chez soi.
Le piège : dénoncer l’injustice en important une autre injustice
Grousset reproche aussi au film un certain goût du théâtre, des effets, des “outrances” qui gonflent la sensation au détriment de la nuance. Ce n’est pas un détail esthétique : c’est politique. Quand on transforme la souffrance en grand guignol, on fabrique un réflexe pavlovien, pas une pensée. Le spectateur sort secoué, certes, mais secoué par quoi ? Par la violence des geôles… ou par une colère dirigée vers “les Turcs” en bloc, comme s’il existait des nations naturellement programmées pour la barbarie et d’autres pour la vertu ? Grousset, lui, n’achète pas ce billet-là. Il garde une vérité simple : la disproportion entre crime et châtiment n’est pas une spécialité régionale. Elle voyage sans passeport, y compris sous nos latitudes réputées civilisées.
Le Canard fait le lien : jeux d’esprit, coups de trique
Deux miroirs : l’un vous amuse, l’autre vous accuse
Mis côte à côte, Perec et Midnight Express composent un montage presque pédagogique, mais façon Canard : sans morale au tableau noir, avec une grimace au coin de la page. D’un côté, un livre qui montre que la vie est un assemblage d’histoires minuscules, de détails, de pièces qu’on croit insignifiantes jusqu’au moment où elles deviennent indispensables. De l’autre, un film qui rappelle qu’un individu peut être réduit à une pièce cassée, remplaçable, qu’on jette. Perec étire l’humanité jusqu’à l’infini des combinaisons ; le film, quand il caricature, la rétrécit à un uniforme.
Et au final, une même exigence : ne pas simplifier trop vite
Le point commun, paradoxal, tient dans une mise en garde : la simplification est un confort. Perec s’en moque en construisant du compliqué qui marche. Grousset la combat en refusant qu’un réquisitoire contre la brutalité devienne une machine à préjugés. Le lecteur du Canard, lui, est prié de faire ce qu’il fait le mieux : rire, grincer, et surtout regarder de près. Les puzzles, comme les prisons, deviennent dangereux dès qu’on croit pouvoir les résumer en une seule image.





