N° 3024 du Canard Enchaîné – 11 Octobre 1978
N° 3024 du Canard Enchaîné – 11 Octobre 1978
19,00 €
En stock
Sous les feux du soleil Méditerranéen
Marseille, 1978: la carte postale se retourne et c’est une liste mortuaire. Dans La Mare aux canards, le Canard part de la tuerie du « Bar du Téléphone » (neuf morts) pour raconter une guerre des gangs devenue entreprise: drogue, racket, “tiercés”, contrats et petites mains jetables. Zampa, “Jacky-le-Mat”, les “jeunots”, les “émigrants”: des noms, des surnoms, et une mécanique où l’explication simple rassure autant qu’elle trompe. Sous le soleil, la poudre fait la loi.
Couac ! propose ses canards de
3 façons au choix
En stock
Marseille, saison 1978 : la carte postale au verso noir
Dans ce billet de La Mare aux canards (11 octobre 1978), Marseille n’a plus l’air d’un décor. C’est un tableau d’affichage: une ville qui compte ses morts comme d’autres comptent les touristes. Le texte part d’un jalon précis, la tuerie du « Bar du Téléphone » (à Marseille), neuf cadavres « d’un coup ». Et il élargit aussitôt: depuis le 1er janvier, la cité « mène » devant Nice dans une compétition macabre, la « guerre des gangs » expédiant des « quarante-deux rombiers au paradis ». La formule est typiquement Canard: une petite tape de langage pour que le lecteur n’oublie pas que, derrière, ça tire pour de vrai.
Le “milieu traditionnel” est mort, vive l’entreprise criminelle
Le papier raconte surtout une bascule. Après l’effondrement d’un milieu “à l’ancienne”, voilà des équipes “modernes”, dopées par la rentabilité du trafic de drogue (l’ombre américaine plane sur le récit), qui écument l’axe Marseille–Nice. Le texte insiste sur la logique de contrôle: prostitution, racket, “tiercés truqués”, et cette idée que le banditisme devient une gestion de parts de marché. On ne “tient” plus un quartier par la réputation, on le tient par la caisse. Et quand la caisse gonfle, les balles suivent.
Le Canard, ici, ne fait pas du folklore: il décrit une économie parallèle avec sa main-d’œuvre, ses sous-traitants, ses promotions internes. Même l’innovation a son paragraphe: les caïds utiliseraient des “petits truands pas encore fichés” pour exécuter les contrats. Autrement dit: la jeunesse sert de gants jetables. C’est à la fois cynique et efficace, donc parfaitement compatible avec la mécanique du crime.
Zampa, “Jacky-le-Mat” et la mythologie qui colle aux semelles
L’article déroule ensuite des figures et des surnoms, comme un bottin où chaque entrée porte une cicatrice. Gaëtan Zampa, “le Grand”, ancien du “grand banditisme”, a la stature d’un patron. Jacques Imbert, “Jacky-le-Mat”, apparaît en miraculé devenu dangereux: un survivant, donc quelqu’un qui a une dette d’orgueil à faire payer au monde entier. Le texte rappelle qu’il traîne aussi le soupçon des “courses” et des tripatouillages, et qu’une enquête peut aligner des dizaines d’inculpations sans pour autant “nettoyer” le terrain. Voilà une phrase qui, en 1978, sonne déjà comme une loi: la procédure ratisse large, mais le système reste debout.
Et puis il y a ce passage qui fait mal parce qu’il est trop “raisonnable”: l’idée que, pour comprendre un massacre, certains policiers s’attacheraient à un schéma commode. L’article évoque un mort, Jean-Claude Quercia, et la tentation d’une explication par “trahison” (le type aurait travaillé avec l’équipe d’en face, donc on l’éteint). Le Canard ne tranche pas en juge d’instruction; il pointe surtout une pente: quand l’affaire est épaisse, on préfère parfois une histoire claire à une vérité complexe. C’est humain. Et c’est exactement ce qui permet aux réseaux de durer.
Les “jeunots”, les “émigrants” : le recrutement par le bas, la gloire par le pire
Le billet regarde aussi les seconds couteaux: les “jeunots” et l’équipe dite “italo-grenobloise”. Là, l’humour du Canard devient glaçant: on monte quand les autres descendent. Les surnoms (“dingues de la gâchette”, dit le papier) décrivent une jeunesse qui ne se contente plus de frimer, mais qui “fait ses preuves” à l’arme à feu. Dans ce monde-là, l’ascenseur social est un monte-charge: il fonctionne au bruit sec. Les anciens ont les codes, les jeunes ont l’audace, et la ville sert de piste d’essai.
Ce qui frappe, c’est que le texte ne parle pas seulement de bandits: il parle d’un écosystème. Les “contrats”, les équipes, les rivalités, les alliances, les rumeurs de police, tout ça compose une guerre “professionnelle”. Et cette professionnalisation, en 1978, résonne avec un contexte plus large: la France vit l’après-choc pétrolier, l’angoisse du chômage, la crispation politique, tandis que les grandes routes du trafic international se recomposent. Les villes portuaires, les zones de transit, les filières touristiques deviennent des tuyaux. À l’intérieur, le billet du Canard fait ce qu’il sait faire: il enlève la nappe et montre la table, avec les taches.
“Sous les feux du soleil” : la lumière n’empêche pas la poudre
Le titre de rubrique, Sous les feux du soleil, sonne comme une ironie finale: Marseille brûle de lumière, et pourtant tout se joue dans l’ombre, les parkings, les bars, les “contacts”. La Mare aux canards met le lecteur devant une évidence désagréable: la violence n’est pas un accident, c’est un mode de régulation quand les affaires grossissent et que l’État, la police, la justice arrivent toujours un peu après le coup de feu.
Le Canard ne “romance” pas la pègre; il la réduit à sa vérité nue: une comptabilité de morts, une organisation du travail, et une ville qui encaisse. Et il laisse au lecteur une question qui colle: si le banditisme se modernise, combien de temps l’appareil public peut-il continuer à courir en chaussures de ville derrière des bolides sans plaques?
Hommage à Jacques Brel
Jacques Brel meurt le 9 octobre 1978, à 49 ans, d'un cancer du poumon, diagnostiqué 4 ans auparavant.
Le Canard fait sobre: un encadré avec un dessin de Vazquez de Sola, et 10 petites lignes en-dessous.
"Nous l'aimions bien, nous admirions son talent, nous lui ficherons la paix".





