N° 3032 du Canard Enchaîné – 6 Décembre 1978
N° 3032 du Canard Enchaîné – 6 Décembre 1978
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La victoire du boulevard des Maréchaux, par Gabriel Macé
Cinquante mille pacifistes du Larzac remontent le boulevard des Maréchaux. À la télé, on leur conseille de “prendre le train”; dans les journaux, on préfère filmer les “incidents” qui disparaissent opportunément au milieu des forces de l’ordre. Puis vient l’art d’être “reçu” sans l’être: ni Giscard ni Barre, mais un sous-préfet, loin de Paris. Mitterrand achète symboliquement un hectare. Et Masson promet l’expropriation… tout en jurant vouloir garder les paysans “dans leur environnement”. Flou, contradictoire: le Canard ouvre l’œil et ne désarme pas.
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Gardarem lo moralou : quand les moutons montent à Paris et que l’État descend à Bourges
L’article de Gabriel Macé a le chic pour saisir une époque par son nerf le plus visible : la manif, la com’… et la trouille administrative. Cinquante mille « pacifistes silencieux » (formule splendide : on imagine un chapelet de brebis muettes, souriantes, parfois « chargées de gaz lacrymogènes ») remontent le boulevard des Maréchaux, de la porte d’Orléans à la porte d’Italie, sous les banderoles du Larzac. Dans le même temps, la télé et la presse « aux ordres » choisissent de filmer les “incidents” attribués à des « autonomes incontrôlés », en oubliant pudiquement de dire que nombre de ces “provocations” ont « curieusement disparu au milieu des forces de l’ordre ». Le Canard n’a pas besoin d’en rajouter : il lui suffit d’aligner les mots comme des pièces à conviction, et de laisser le lecteur entendre le bruit de bottes… sous la bande-son du journal de 20 h.
Le cadrage : une manif “inutile”, donc forcément suspecte
Macé concède d’emblée la sentence médiatique : manifestation « parfaitement inutile », “si l’on en croit” les relais habituels. Traduction : si ça ne sert à rien, pourquoi ces gens-là se déplacent-ils ? Et s’ils se déplacent, c’est qu’ils dérangent. Le papier raille ce réflexe pavlovien : on épingle l’« incident » et on escamote la cause; on brandit l’émeute en vitrine et on range la question politique en réserve, derrière le comptoir.
Dans ce dispositif, la petite phrase de Jean-Claude Bourret (TF1, 20 h) est un bijou d’ingénierie condescendante : « Au lieu de faire 700 kilomètres à pied, les paysans du Larzac auraient mieux fait de prendre le train. » Voilà l’économie de l’engagement réduite à un conseil SNCF, comme si une lutte se réglait au guichet. Et Macé pique juste : "Jean-Claude Bourrin" préfère circuler « en superçonique », pendant que d’autres choisissent la lenteur volontaire, celle qui rend visible ce qu’on voudrait garder hors champ.
Le “mur du Masson” : une frontière de langage
Le directeur de Cabinet de Bourges (ministre de la Défense), Paul Masson, fournit le second ressort satirique : « en somme, il franchissait le mur du Masson… Passons… ».
La victoire du boulevard des Maréchaux : l’art de recevoir sans recevoir
De Paris à Bourges : l’escale qui ressemble à une fuite
La suite est un petit théâtre d’ombres, et Macé n’a qu’à tirer le rideau : la délégation du Larzac est bien « officiellement reçue »… mais ni par Giscard, ni par Barre. On lit même que, « devant la menace », le chef de l’État et son gouvernement avaient “dû”, comme nous l’avions “craint”, « se réfugier à Bordeaux ». Et voilà le cœur comique (et politique) du récit : ce n’est pas à Paris que les “bergers” voulaient “faire siège”, mais au siège de Bourges, ministère de la Défense oblige. Résultat : ils n’ont pas vu Bourges, dit Macé, ils ont été reçus par un sous-préfet, sur ordre de Giscard « paraît-il ». La hiérarchie se protège comme un château fort : pont-levis relevé, on envoie un officier de garde.
La phrase « Ce n’est pas encore la paix, mais c’est peut-être l’armistice… » résume cette diplomatie intérieure : on ne cède rien de décisif, mais on consent un geste qui ressemble à une capitulation miniature, juste assez pour calmer sans régler.
Mitterrand en renfort : un hectare pour la photo et un allié de plus
Macé glisse ensuite un fait à valeur d’affiche : François Mitterrand reçoit aussi les gens du Larzac. Et il a même « décidé d’acheter symboliquement, au nom du PS, un hectare de terre du Larzac ». Le Canard félicite… tout en gardant le sourire en coin : « François sera peut-être le voisin de notre mare. Pourvu qu’il n’achète pas son terrain dans la zone hernucléaire ! » Une pirouette, mais pas gratuite : elle rappelle que les soutiens politiques, même utiles, viennent avec leur part de mise en scène, et que l’enjeu reste le terrain, pas la photo.
Ce que Masson promet : l’expropriation “à son terme”, mais les paysans “dans leur environnement”
Chèvre-chou en uniforme
Le passage le plus parlant est peut-être le plus court : Masson affirme que « le gouvernement entend mener la procédure juridique d’expropriation à son terme », mais qu’il « a souhaité maintenir tous les paysans dans leur environnement ». Et Macé tranche : « C’est flou, et même apparemment contradictoire. Les bergers sauront se méfier des déclarations chèvre-chou. »
Tout est là. On annonce la mécanique (exproprier), et on promet la caresse (maintenir). On veut le camp et la carte postale. Les bulldozers, mais sans poussière sur les chaussures des ministres. Le Canard n’extrapole pas : il note l’incompatibilité à même le discours, comme on relève une fissure dans un mur porteur.
Conclusion de la Mare : surveiller, attendre les clauses, ne pas désarmer
La fin est une consigne de conduite, sèche et tenace : « nous attendons les clauses précises de l’armistice. D’ici là, nous ouvrons l’œil, et nous ne désarmons pas. » C’est moins un slogan qu’une méthode. Dans ce feuilleton du Larzac, l’État pratique la procédure; les paysans, la durée. Et Le Canard, lui, pratique la vigilance moqueuse : celle qui refuse de confondre “réception” et “solution”, “armistice” et “paix”.





