N° 3037 du Canard Enchaîné – 10 Janvier 1979
N° 3037 du Canard Enchaîné – 10 Janvier 1979
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La frime et les frimas
10 janvier 1979: la France découvre que janvier peut être… janvier. André Ribaud transforme la vague de froid en épopée télévisée: «front du froid», «général Hiver», envoyés spéciaux à la pelle, patates héroïques à Rungis, pendant que Giscard se réchauffe «sur le front confortable du chaud». Gabriel Macé, lui, dresse l’inventaire des glissades: blindés en panne, essence à réquisitionner, hélicos qui «se font prier», et sur l’autoroute le chef sauvé avant «femmes et enfants». Deux récits, un même constat: le show tient mieux que la neige.
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10 janvier 1979, André Ribaud et Gabriel Macé: la France en guerre… contre un mois de janvier
«Show et froid» (André Ribaud): l’ennemi avance, la caméra aussi
Il aura donc fallu, en ce début 1979, un événement «extraordinaire», une «surprise extravagante» pour rappeler à un pays moderne que l’hiver, parfois, fait… de l’hiver. Ribaud plante le décor avec une innocence feinte: du flocon, du verglas, «du frimas, de la congère» et cette question perfide, comme un glaçon dans la chaussure: «Où va-t-on si on laisse les saisons suivre leur cours naturel?» En creux, la cible est claire: une société qui a pris l’habitude de consommer du climat tempéré comme on consomme une lessive, garantie “sans mauvaises surprises”.
Et, face à «l’adversité», miracle national: la France «a tenu bon» grâce à «deux institutions remarquables: l’armée et les médias». Le compliment, chez Ribaud, sent la médaille en chocolat. La vague de froid devient une campagne militaire, avec «front du froid», «première ligne», «front principal» et même des «fronts secondaires». On n’a pas offert «un vain show du soldat», mais tout de même “le spectacle” d’une troupe utile… et surtout télégénique. Contre le «général Hiver», les blindés font «merveille», les «Alouettes» et les «Pumas» aussi, tandis que l’arrière se tient comme il peut, sous la surveillance enthousiaste des radios et des télés.
Le plus drôle, c’est quand Ribaud déplie la rhétorique: on n’annonçait pas la neige, on annonçait une offensive. À la radio, le 9 janvier, on nous embarque «sur le front du prix des légumes, à Rungis» (texte à l’appui): la pomme de terre “résiste”, la carotte “replie”. La patate en Verdun, voilà qui occupe l’antenne. Et comme il faut bien justifier la redevance, TF1 et Antenne 2 alignent «pas moins de 66 envoyés spéciaux», tous mobilisés pour filmer des gens immobiles.
Au passage, Ribaud glisse la petite aiguille politique dans la doudoune: tandis que les “vedettes” ne désertent pas «le front du froid», Giscard, lui, va «combattre de l’autre côté de l’Atlantique sur le front confortable du chaud». Et l’auteur, charitable, dédie son salut final aux «PCDF» , “les pauvres couillons de frigorifiés” , qui grelottent en métropole pendant que les images, elles, ont le chauffage d’appoint.
«L’armée prend la dégelée!» (Gabriel Macé): la débâcle au ralenti, essence réquisitionnée
Macé prend le relais avec un autre ton, plus sec: «Contre l’attaque surprise du vieux général Hiver… il faut bien reconnaître que notre armée a encore été celle de la débâcle.» Ici, pas de “front” héroïque: une impréparation «déplorable», parfois «la panique de ses chefs», et des anecdotes qui valent rapport d’exercice raté.
L’exemple vient du terrain, relayé par les journaux: à Ponthierry, sur la nationale 372, «d’impressionnantes files de poids-lourds». L’armée “donne” ses blindés pour secourir des automobilistes prisonniers de la neige, pendant qu’un hélicoptère de gendarmerie survole «cette nouvelle Sibérie». Macé, perfide, note qu’on nous montre des chars, mais que sur deux engins utilisés, l’un tombe en rade, et l’autre ne remplace pas «un simple chasse-neige». “Spectacle” militaire, là aussi, avec un arrière-goût de «nouvelle Bérézina».
Même l’armée de l’air est passée au crible. Macé cite Le Monde: appels angoissés à Villacoublay pour des transports d’urgence, malades, femmes sur le point d’accoucher. Et cette phrase qui résume tout un pays: les “Puma” «se sont fait prier jusqu’au début de l’après-midi avant de prendre l’air». Le froid mord, l’hélico hésite. On réserverait les appareils “pour les cas vraiment urgents”. Sauf que, dans l’anecdote rapportée par France-Soir, le cas “vraiment urgent” semble surtout être… le général lui-même: coincé sur l’autoroute, il téléphone «d’un café», l’hélico arrive, et le chef monte à bord «sans proposer de faire évacuer avant lui les cas les plus urgents», sans même remercier les courageux qui l’ont hébergé. Le titre est parfait: «Le général d’abord… femmes et enfants après seulement.»
Au fond, Ribaud et Macé racontent la même scène sous deux éclairages: d’un côté, la France qui se rassure en se filmant; de l’autre, la France qui patine dans ses propres effets d’annonce. On aura eu les métaphores de guerre, les envoyés spéciaux, les blindés “merveilleux”… et, au bout du gel, une question en forme de flocon sale: si une simple semaine blanche suffit à désorganiser routes, secours et hiérarchies, “imaginez qu’une guerre soit déclenchée”, glisse Macé. On serait, c’est vrai, “frais”.





