N° 3039 du Canard Enchaîné – 24 Janvier 1979
N° 3039 du Canard Enchaîné – 24 Janvier 1979
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M. le consul à Montevideo
24 janvier 1979: Bernard Thomas raconte l’affaire Franck Oswald, photographe français enfermé depuis 1974 en Uruguay. Torturé “devant sa fiancée”, brisé, sans jugement, il devient surtout un embarras pour le Quai d’Orsay. Le consul ne “voit” rien, l’ambassade freine la famille, et les rapports officiels peignent un détenu «souriant… bronzé même». «Le Club Méditerranée», raille Thomas, avant que la sœur ne découvre un «squelette aux yeux hagards». Derrière les formules, un pays de dictature; devant, des cocktails. Et ce champagne qui, décidément, a «un goût affreux».
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24 janvier 1979, Bernard Thomas: «M. le consul à Montevideo», ou l’art de bronzer sur un supplice
Un Français en taule, et le Quai d’Orsay au cocktail
Bernard Thomas part d’un principe simple, presque une notice d’emploi pour ministre fraîchement nommé: si Jean François-Poncet veut faire «quelque chose de vraiment utile», inutile de se perdre dans les cartes d’état-major. Qu’il commence par la vieille spécialité nationale: le Français arrêté à l’étranger, «l’un des citoyens les plus mal défendus qui soient». Et, en Amérique latine surtout, l’affaire tourne vite au cauchemar diplomatique. Les «histoires de tortures», écrit Thomas, «donnent un goût affreux au champagne». Tout est là: le contraste entre les salons bien servis et les geôles mal lavées.
Le cas s’appelle Franck Oswald, jeune photographe français, «depuis plus de cinq ans» dans les prisons d’Uruguay. Son “crime” n’a rien d’un roman d’espionnage: des cours de photo à l’Alliance française de Montevideo, et, «en cachette», un coup de main à des opposants tupamaros pour fabriquer de faux papiers. Arrêté le 17 avril 1974, «pris la main dans la chambre noire». Il n’a «jamais nié». Thomas pose la question qui fait sauter le bouchon: qui oserait condamner un type de 22 ans, «assez généreux, assez fou», pour avoir aimé une femme, «la justice, la liberté» et un peuple martyrisé?
La visite du consul: “si le torturé dit qu’il n’a pas été torturé…”
Le récit devient franchement obscène dès qu’il touche à la mécanique consulaire. Franck est torturé “devant sa fiancée”, supplice de la baignoire, côtes brisées, matraquage jusqu’à perdre la vue «plusieurs jours». Et quand le consul de France, M. Benaroch, finit par se déplacer, après que Michel Jobert a obtenu «la levée du secret», notre homme «ne remarque rien d’anormal». Rien du tout, puisque, explique Thomas, Franck déclare “en présence de militaires qui l’ont torturé”… qu’il n’a pas été torturé. La diplomatie, ici, ressemble à une photo volontairement sous-exposée: plus on masque, plus on prétend que l’image est nette.
La famille veut aller sur place? Le Quai s’y oppose. Motif officieux, brutal comme un tampon: «Ils sont “de gauche”.» Donc: “ne bougez pas”, “l’ambassade s’occupe de tout”. Surtout de l’immobilité, surtout du silence.
Cinq ans de rapports «idylliques»: l’ambassade en vacances, le prisonnier en miettes
Thomas déroule ensuite une chronologie qui a la précision d’un dossier… et la cruauté d’un bulletin mondain. 1975: la mère et la sœur se rendent quand même sur place. Elles découvrent «l’horreur où agonise» Franck, qu’on leur cachait. Les ministres se succèdent (Sauvagnargues puis Guiringaud), et la réponse officielle tient en une phrase de papier glacé: «Le cas de Franck est suivi avec la plus grande attention et sa santé est satisfaisante.» Thomas commente au scalpel: «Bravo! Saucisson-Sec! L’héroïque toujours.» Et pour que la famille se taise, on laisse espérer une libération “imminente”. Le futur parfait sert d’alibi.
Puis vient 1978: nouvel ambassadeur, André Leguen. Les rapports du consul deviennent “idylliques”: Franck «est souriant, en très bonne santé. Bronzé même. Bronzé! Le Club Méditerranée, en somme.» Novembre: «toute l’ambassade part en vacances et tout va bien. Dormez tranquilles.» Décembre: la sœur décide d’y aller “de plus près”. Panique à l’ambassade: surtout pas, “ça” pourrait troubler les vacances du taulard. Elle débarque quand même le 20 décembre. Elle insiste, menace, obtient une visite, et voit enfin son frère: «un squelette aux yeux hagards», presque moribond, une jambe cassée jamais réduite, des coups “au moindre prétexte”, une douleur à chaque respiration, un homme «brisé». Tout ça, rappelle Thomas, «pour une poignée de faux papiers». Et, détail “amusant” pour diplomates: après cinq ans, Franck «n’a toujours pas eu de jugement». Un non-condamné, “en quelque sorte”. C’est la spécialité: ni coupable, ni libre, juste commode.
La dernière phrase claque comme une porte de prison et une porte de salon à la fois: «Bronzé! Ils l’avaient vu bronzé! … Bon appétit, Messieurs du Quai, dans vos cocktails!» L’humour, ici, n’adoucit rien: il sert à nommer le scandale sans mettre de gants.





