N° 3040 du Canard Enchaîné – 31 Janvier 1979
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Bokassa
31 janvier 1979: Bokassa fait tirer à Bangui, et le Canard regarde aussi du côté de la Loire. Page 1, «Bokassa 1er, un chef vraiment toqué»: l’uniforme imposé aux étudiants sent la combine impériale (fabriquer et vendre chez soi), pendant qu’un document d’annonces légales révèle l’empereur achetant un café-hôtel en Sologne. «Bokassa loufiat!» Page 3, «Le parapluie français de Bokassa»: paras zaïrois encadrés par des officiers français, centaines de morts «dont de nombreux enfants», et même silence sur les décorations au Tchad. Rire noir, parapluie bien réel.
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31 janvier 1979: Bokassa, «chef toqué», et la France, grand parapluie à trous
Page 1: l’Empire centrafricain, version boutique obligatoire
Le Canard attaque d’entrée avec un titre qui fait ce que Paris n’ose pas encore faire: appeler l’empereur par son nom d’usage, «Bokassa 1er», et préciser le diagnostic, «un chef vraiment toqué». À Bangui, “notre grand ami” vient de faire tirer sur des étudiants: «plusieurs centaines de morts et de blessés», rappelle le journal, sans trembler. Et au milieu du carnage, un détail qui dit tout du régime: l’étincelle des troubles, ce n’est pas une grande idée politique, c’est une idée d’intendance impériale. Bokassa veut imposer l’uniforme aux étudiants. Pourquoi? Pour les «repérer et surveiller», bien sûr, mais aussi parce que l’uniforme devait être fabriqué par une entreprise appartenant à Sa Majesté… et vendu dans une boutique appartenant à Sa Majesté. La tyrannie, chez lui, n’oublie jamais de faire caisse.
Le Canard ajoute le crochet qui fait rire jaune: le magasin est le premier à être mis à sac par les étudiants en révolte. Autrement dit: quand on transforme l’État en boutique, la politique finit en casse. Et pour que la farce soit complète, l’article glisse une trouvaille “dans les annonces légales” d’un quotidien d’Orléans: un extrait d’adjudication montrant Bokassa achetant, via un syndic, un fonds de commerce en France, café-hôtel-restaurant à Neung-sur-Beuvron, au lieu-dit «Le Montaigu». L’empereur se fait bourgeois de province, avec enseigne et licence de débit. «Boufre! Bokassa loufiat!» s’amuse le Canard. Le Code de commerce ne reconnaît pas les titres impériaux? Qu’à cela ne tienne: «Une protestation diplomatique ne saurait tarder.» Ici, le ridicule est une arme, et le Canard la charge à la louche.
Et bien sûr, derrière la louche, la sauce: «Grâce aux largesses de Giscard, Tonton Bok avait pu y acheter plusieurs gentilhommières» pour un éventuel «repli élastique». On comprend la musique: pendant que Bangui saigne, la Loire se prépare à accueillir le “chef” au chaud, avec une “hostellerie” en plus. Dernière pirouette, très canard: Bokassa rêverait de «troquer sa couronne impériale pour la toque du chef». Reste un “petit détail”: comme il veut l’uniforme obligatoire à Bangui, il souhaiterait que les habitants du Loiret aillent “obligatoirement” boire et bouffer chez lui. Le préfet n’a qu’à prendre un arrêté. Voilà l’Empire, version terroir.
Page 3: «Safaris africains», ou les paras en garde du corps (mais sans mention au menu)
En page 3, le journal rabat le rire sur la réalité brute: «Le parapluie français de Bokassa». Le trône «en bronze doré de deux tonnes (made in France)», les «bérets rouges» (eux aussi “made in France”)… et surtout, l’intervention. Bokassa appelle au secours; Giscard lui fait dire de s’adresser à Mobutu. Ce sera donc le 511e bataillon de paras zaïrois, garde prétorienne de Mobutu, qui vient mater la révolte à Bangui, le 19 janvier, «encadré par une quarantaine d’officiers et de sous-offs français». Encadré: le mot est propre, comme un communiqué. Le Canard le laisse luire, pour mieux montrer la tache.
Puis il pointe ce qui n’a “pas été signalé”: la présence de ces «efficaces héros français» parmi les «beaux casseurs» qui, à Bangui, ont fait «des centaines de morts. Dont de nombreux enfants.» La phrase tombe comme un rapport d’autopsie, sans enjoliver. Et la comparaison arrive aussitôt: l’an dernier, au Zaïre, les mêmes grades français étaient à la tête des paras sautant sur Kolwezi, avec le 2e REP du colonel Erulin. Continuité des méthodes, continuité des réseaux, continuité des silences.
Et, comme souvent, le Canard élargit juste ce qu’il faut: “motus et bouche cousue” aussi sur les exploits français au Tchad, où «nos deux petits protégés», le président Malloum et le Premier ministre Hissen Habré, se disputent violemment. Le Monde signale des citations «à l’ordre de l’armée» pour deux unités (35e RAP et 11e RAMA) sans préciser les opérations ni même le pays. «C’est une tradition», ironise le journal, rappelant d’autres décorations sans motif, avant d’indiquer la “lacune” comblée: combats de Salal et Djeddah, et «quatre cents maquisards tchadiens» tués. «Au poids, cela valait bien deux rosettes.»
La conclusion est une pique finale, plus amère que drôle: «La France est fière de son armée, mais elle ne s’en vante plus. Simplement, elle n’est plus vantarde.» La vantardise a laissé place à l’opacité. Le parapluie, lui, reste ouvert au-dessus des mêmes têtes, et parfois il pleut du plomb.





