N° 3051 du Canard Enchaîné – 18 Avril 1979
N° 3051 du Canard Enchaîné – 18 Avril 1979
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Ça y est !
18 avril 1979 : l’armée passe du rapport de force au recommandé. Gabriel Macé raconte comment le capitaine Delcamp (Antenne Génie-Domaine) notifie l’expropriation de “la mare” du Larzac, “au nom du peuple français”. Le Canard ricane, vérifie, démonte : faux “accord amiable”, cadastre qui écrit “lande” quand il s’agit d’une mare, et procédure truffée de vices. Riposte annoncée : Cour de cassation, et même réponse à la menace d’occupation “par la force”. En contrepoint, Giscard skie. La mare, elle, résiste.
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Une mare, un capitaine, et “le peuple français” en papier carbone
Le Larzac a déjà ses brebis, ses paysans, ses comités, ses “grands messes” de l’été… Il lui manquait un genre littéraire : la sommation administrative trempée dans l’encre froide. Gabriel Macé raconte le moment où l’armée ne se contente plus d’occuper un plateau, mais veut aussi assécher ce qui le symbolise. « Ça y est ! L’armée signe son agression contre notre mare au Larzac » : le titre n’a pas besoin de périphrases. Cette fois, on ne parle plus seulement d’extension de camp, mais d’un geste net, daté, signé, recommandé : le capitaine Delcamp (Antenne Génie-Domaine) “décampe” la mare du Canard.
Et pour que le coup soit complet, l’ordonnance d’expropriation est faite « au nom du peuple français ». Macé plante immédiatement l’aiguillon : “comme si le peuple français avait été consulté”. On est en plein cœur de la longue bataille du Larzac (déclenchée en 1971) : l’État dit “utilité publique”, les habitants répondent “légitimité”. Entre les deux, le tampon, l’article de code, la rhétorique d’autorité. Dans la bouche de l’administration, “le peuple” devient une formule de politesse. Dans celle du Canard, c’est une question de propriété de mots.
Expropriation pour cause de moutons : l’argument en rase campagne
L’armée, écrit Macé, s’appuie sur l’article L. 12-5 du Code de l’expropriation. Et l’auteur en profite pour une pirouette cruelle : comme si “notre point d’eau” n’était pas “plus utile qu’un char d’assaut pour abreuver les moutons du Larzac”. Le grotesque n’est pas dans la mare ; il est dans la grandeur mécanique qu’on convoque pour une flaque. C’est toute la logique du dossier : un appareil militaire lourd, impatient, qui se justifie en parlant d’intérêt général, mais qui a l’air de trébucher sur un détail… justement parce que ce “détail” concentre l’opposition.
Macé reste au plus près des armes du Canard : la lecture pointilleuse, presque jouissive, des vices de procédure. Incompétence, excès de pouvoir, vice de forme : la guerre se mène aussi au stylo rouge. Et l’article annonce la riposte juridictionnelle comme une contre-attaque : direction la Cour de cassation, pour “les trois motifs”. Le sarcasme est clair : l’État adore les procédures quand elles lui servent, et déteste qu’on les lui retourne comme un gant.
“Nature : lande” ; non, “mare” : quand le cadastre patauge
Le texte se régale d’une contradiction concrète : l’ordonnance classerait la chose dans la rubrique “situation des immeubles : nature : lande”. Or, souligne Macé, ce n’est pas une lande, c’est une mare. Dit autrement : l’administration transforme un point d’eau en terrain vague, un symbole en surface anonyme. Une façon de gagner sans combattre : si l’on réussit à renommer, on a déjà commencé à effacer.
Et la charge devient plus personnelle quand Macé relève l’attestation du capitaine Delcamp certifiant qu’“aucun accord amiable” n’a pu être trouvé. “C’est faux”, répond-il : Delcamp ne les a même pas contactés “pour un règlement à l’amiable”. L’incompétence n’est plus une pique abstraite, elle se loge dans le détail du mensonge tranquille : on atteste n’avoir pas réussi ce qu’on n’a pas tenté.
Yvon Bourges, les sous-marins en cale sèche et la force à la fin
Macé cite aussi M. Bourges (au moment où l’État cherche l’arrangement “amiable”) et pousse l’ironie jusqu’au burlesque naval : céder la mare à la Marine nationale, pour qu’elle y mette “ses sous-marins en cale sèche”. Le rire sert ici de révélateur : quand l’armée parle “utilité publique”, le Canard répond “utilité absurde”, et l’absurde pointe la démesure.
La dernière phrase serre la vis : l’ordonnance menacerait d’“occuper notre mare par la force” ; “nous répondrons par la force”. On n’est pas dans la rodomontade gratuite : c’est la rhétorique du Larzac, cette obstination qui tient depuis des années, et qui annonce, calmement, qu’on ne sortira pas par la trappe administrative. La mare n’est pas qu’un trou d’eau : c’est une ligne de front.





