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N° 3055 du Canard Enchaîné – 16 Mai 1979

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Et voici la justice autonome !

16 mai 1979: Bernard Thomas raconte “la justice autonome” qui frappe au hasard. Six jeunes arrêtés le 23 mars “parce qu’ils couraient moins vite”, condamnés en flagrant délit, puis alourdis en appel sur réquisition de l’avocat général Ginsburger, avec un président Kopp “qui sait obéir”. Tout ça “à coups de loi anti-casseurs” et de responsabilité collective. Thomas juxtapose l’indécence: à Valenciennes, deux hommes armés voulant “faire un carton” sur les forces de l’ordre écopent de peines plus légères. Et il vise Peyrefitte: réduire l’ENM, former des juges “parallèles”, dociles, “en simili”.

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16 mai 1979, Bernard Thomas : « Et voici la justice autonome ! »

Six “coupables” attrapés parce qu’ils couraient moins vite

Bernard Thomas commence par une définition pratique du flagrant délit : ce n’est pas ce qu’on fait, c’est la vitesse à laquelle on s’enfuit. « Ces six-là ont été arrêtés au hasard de la manif, le 23 mars dernier. Parce qu’ils couraient moins vite que les autres, tout bêtement. Voilà leur crime. » On est dans la France de la fin des années 1970, entre sidérurgistes, autonomes, casse, CRS et une obsession gouvernementale : prouver qu’il y a du muscle, surtout quand le pays doute.

Thomas donne des noms, des silhouettes, des vies banales, et c’est là que l’accusation se met à boiter. Pierre Le Gall, agent hospitalier de Laennec, vient “paisiblement en sabots” : « un coupable prédestiné ». Gilles Desraisses, lycéen à Paul-Valéry, décrit par son proviseur comme « calme, poli, aimable, plutôt passif et rêveur », balade deux copines : « un forcené ! » Philippe Genet, serveur “un peu poète”, cherche dans le cortège sa belle-sœur venue de Lorraine : « un scélérat, ce distrait ! » On entend le rire noir : dans ce dossier, la dangerosité tient plus du portrait-robot en papier buvard que de la preuve.

En face, Thomas ne parle pas de témoignages mais « d’assermentés », de “simples assertions” qui “valent de l’or à la barre”. Une accusation « faite d’un tissu de trous ». Qu’importe, dit-il : « Au trou ! Il y a eu de la casse. Qu’ils trinquent pour les autonomes ! » Toute la logique est là : punir pour l’exemple, et laisser la nuance au vestiaire.

La recette du flagrant délit : au prévenu de prouver son innocence

Le passage le plus acide vise la procédure elle-même. Thomas rappelle ces audiences de flagrant délit (26 mars, 2 avril) qui font, selon lui, “le renom de la démocratie française” parce que le prévenu doit y faire « la preuve de son innocence ». Ironie au vitriol : on joue à l’inversion des charges avec l’assurance tranquille des robes noires. Résultat : prison ferme pour tous. Et quand ce n’est “pas encore assez”, le parquet, « soyons clairs : Peyrefitte », fait appel. Appel “cinq sur cinq”. La justice “autonome”, ici, c’est la justice qui suit la note de service.

Le 10 mai, l’appel devient “mascarade”, “défi”, “déni”. Thomas souligne le paradoxe : même si ces jeunes ne sont pas des casseurs, “tout le montre”, au moins “rien ne le prouve” contre eux, et cela devrait suffire… dans un État de droit. Mais non : « Aux armes contre la chienlit ! » On frappe “à coups de loi anti-casseurs”, une loi “sur mesure d’exception” qui rétablit la responsabilité collective “comme sous Louis XV le grand aïeul”. Et Thomas s’amuse d’un glissement : « C’est une émeute ? Non sire, une manifestation. Sus aux six cornichons ! » On entend la satire : la monarchie de la procédure, avec ses vieux réflexes de maintien de l’ordre.

Kopp, Ginsburger et la justice en uniforme

Le texte poursuit au scalpel en mettant des noms sur la machine. L’avocat général Ginsburger, “au nom du gouvernement”, réclame une aggravation. Il l’obtient “sans peine”, car le président Kopp “sait obéir”. Thomas en fait une petite scène de servilité exemplaire: « C’est beau, de servir ainsi son pays… Monsieur le président ! Quelle abnégation ! » Et la sanction tombe: les six “éKoppent” de six mois à un an ferme, plus sursis. Jeu de mots, oui, mais jeu de mots qui dit l’essentiel: la justice “autonome” a besoin de noms propres pour masquer qu’elle fonctionne comme un rouage.

Thomas ajoute ensuite un contre-exemple qui ressemble à une preuve par l’injustice. Le 18 avril, à Valenciennes, deux porteurs de carabines semi-automatiques avec cartouches “idoines” avouent vouloir “faire un carton” sur les forces de l’ordre. Sentence: deux mois ferme, six avec sursis. Et cette fois, Peyrefitte ne réclame pas plus: “la situation était trop tendue”. Ce n’était “pas le moment de faire de la dentelle avec la répression”. Autrement dit: la fermeté varie selon l’intérêt du moment, pas selon le danger.

L’école de la magistrature en ligne de mire: moins d’élèves, plus de juges “parallèles”

La chute est politique: Thomas note qu’il reste “malgré les pressions” des juges intègres, mais que Peyrefitte veut “les désintégrer”. Il confirme sa décision de restreindre l’accès à l’École nationale de la magistrature de 204 à 105 impétrants. Pourquoi? Pour “recruter des magistrats parallèles”, comme il existe des “polices parallèles”: des juges “en simili” qui ne casseront rien… “mais surtout pas les pieds du gouvernement”. La formule est féroce et très “Canard”: on fabrique l’“espace judiciaire” comme on construit une voie rapide, en écartant les piétons.

Au fond, la charge de Thomas ne vise pas seulement une affaire de manif. Elle vise une époque où l’ordre public sert de justificatif à des raccourcis de droit, où la justice “autonome” est surtout autonome… des preuves, et dépendante… du pouvoir.