N° 3058 du Canard Enchaîné – 6 Juin 1979
N° 3058 du Canard Enchaîné – 6 Juin 1979
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Les murs d’argent de monsieur Barre
6 juin 1979: Raymond Barre prêche l’austérité, puis file se “chauffer” à Nice… à la préfecture, avec appartement, voiture et chauffeur. Le Canard raconte le “plan baraque” du Premier ministre: prospection immobilière, préfet devenu “agent immobilier”, cap Ferrat en ligne de mire, voisinage de milliardaires (David Niven, prince Fahd, Marnier-Lapostolle), et dossier de permis de construire transmis “dans la plus parfaite discrétion” sans que le nom de Barre y figure. Kerleroux le croque en caleçon: “un petit cabanon”. Conclusion venimeuse: la crise, elle, n’habite pas partout.
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6 juin 1979 : Raymond Barre, l’austérité en short et la Riviera en service de l’État
« Vous n’êtes pas fichus de savoir où je passe mes week-ends »… si, justement
Le Canard commence par ressortir une phrase de Raymond Barre qui sent le professeur contrarié: « Vous, les journalistes, vous croyez tout connaître et vous n’êtes pas fichus de savoir où je passe mes week-ends. » Mauvaise pioche. L’article s’emploie justement à montrer que les week-ends du Premier ministre ne relèvent pas du secret-défense, mais du confort d’État. Depuis l’automne, Barre et Madame débarquent “presque chaque fin de semaine” à Nice et s’installent à la préfecture: appartement, voiture, chauffeur. Comme à l’hôtel… mais sans la facture. Le surtitre pique où ça démange: « Il va pouvoir se chauffer au soleil de la Côte d’Azur. » L’austérité se prêche mieux quand on a un chauffage naturel.
Le dessin de Kerleroux, Barre en caleçon, complète le dossier sans mot inutile: « Non vous voyez, juste un petit cabanon pour dissimuler notre bonheur parmi les tamaris. » Le Canard adore ce contraste: d’un côté les sermons budgétaires, de l’autre la “petite” retraite au bord de l’eau, avec la pudeur des milliardaires et l’intendance des préfets.
Le “plan baraque”: quand le préfet devient agent immobilier
L’article raconte ensuite la transformation du chef du gouvernement en prospecteur du dimanche. Barre “prêche l’austérité toute la semaine”, puis “profite de ses jours de liberté pour prospecter”. Et là, la machine publique se met à tousser: “l’appareil d’État est mobilisé” pour l’aider dans cette tâche “délicate”. On croise un élu giscardien, au conseil général, qui lâche la formule parfaite: « Ce n’est plus un préfet que nous avons, mais un agent immobilier… » Ce n’est pas une métaphore: c’est le résumé de l’article.
Barre voulait d’abord le cap d’Antibes; puis renonce “sur les conseils d’un ami architecte”; et finit par viser plus chic, plus “high life”: le cap Ferrat, “une des plus fortes concentrations de milliardaires au kilomètre-carré”, “une sorte d’avenue Foch sur les rives de la Méditerranée”. Le Canard égrène le voisinage comme un annuaire de prestige: David Niven, le prince Fahd d’Arabie saoudite, la famille Marnier-Lapostolle (Grand Marnier), et même les éditeurs et propriétaires de journaux italiens, Rizzoli. On comprend: Barre cherche moins une maison qu’un décor.
Le marquis de Carabarre: permis, classement, et discrétion administrative
Le morceau le plus “Canard” est celui du permis de construire. Le terrain est “quasiment introuvable”, le permis “peu probable”, parce que la zone est classée. Mais, miracle: “seul le ministre de l’Environnement est habilité à donner l’autorisation de construire”. Quand une règle est faite pour tout le monde, elle devient soudain très souple pour un Premier ministre.
Le Canard donne même un nom au conte de fées: le maire de Saint-Jean-Cap-Ferrat, Honoré Toscan, “un des plus gros architectes de la région”, devient “un de ses bons amis”. Et l’affaire prend des airs de roman de mœurs: un “joli terrain” de plus de 2 500 m², la vue sur Beaulieu, la baie d’Èze, Cap-d’Ail et Monaco, une filiale niçoise d’une société parisienne qui “étudie” la construction d’une villa… et un dossier de permis transmis à Paris “dans la plus parfaite discrétion”. Détail délicieux: “le dossier n’a pas transité par la filière administrative normale et le nom de Barre n’y figure pas.” L’État, quand il veut, sait se rendre anonyme.
La discrétion, évidemment, ne tient pas. “Le secret a été mal gardé” et “tout Saint-Jean-Cap-Ferrat” parle des recherches immobilières du Premier ministre. Le Canard s’en amuse, et glisse le clou: dans le coin, une villa et un terrain coûtent entre “100 et 500 millions de centimes”, selon le luxe et la piscine. “À moins que l’entreprise de construction intéressée ne soit décidée à faire un prix”, ajoute-t-il, “ce que personne n’oserait imaginer.” Bien sûr. Personne. 🤏
La crise économique ne touche pas tout le monde
La chute est à peine une chute: “Rien n’est encore signé. Mais déjà on s’émerveille: en voilà un que la crise économique ne touche pas trop.” On est en 1979, après les secousses du pétrole, au cœur des politiques de rigueur, et Barre incarne justement le sérieux économique. Le Canard ne conteste pas la compétence du professeur, il conteste la cohérence de la posture. Quand on demande au pays de serrer la ceinture, on évite de se faire tailler un “petit cabanon” sur un rivage de milliardaires, avec le confort public en prime.





