N° 3060 du Canard Enchaîné – 20 Juin 1979
N° 3060 du Canard Enchaîné – 20 Juin 1979
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Affaire Lascorz et guerre des polices
20 juin 1979: Angeli et Jérôme Canard racontent une préfecture de police en “série noire”. Sept commissaires “grillés”, mais pas de procès: mutations, retraites, exils, et dossiers refermés. Michel Poivré, accusé de racket par deux camelots (Philippe Salah, Azar Melloul), finit muté à Montbéliard: “l’exil est une sanction”. À côté, l’affaire Lascorz tourne au vaudeville noir: Jacques Schott (délinquance financière) prévient Roger Orvain via Charly Lascorz, ancien du SAC; la “police de la police” tend un piège… à table. Guiraud croque Peyrefitte: la fermeté pour les manifs, la douceur pour les “amis d’amis”.
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20 juin 1979 : la “police de la police” cuit à petit feu
La Grande Maison mal tenue : lessive rapide, taches persistantes
Claude Angeli reprend son fil rouge de 1979 comme on reprend une enquête de voisinage: la préfecture de police, cette “Grande Maison”, et ses couloirs où l’on glisse plus vite qu’on ne juge. « La série noire continue », écrit-il, et le ton est donné: l’IGS a beau “taper juste”, l’administration française semble incapable de présenter “un tel tableau de chasse”. Sept grands commissaires “convaincus de corruption ou autres bagatelles”, et le tout bouclé en moins de deux ans. Record, oui… mais record de quoi? De malpropreté, ou de capacité à refermer le couvercle.
Angeli insiste sur la morale officielle: la tolérance est “de règle” au ministère de l’Intérieur pour les flics “hors la loi”. Quelques mutations “en catastrophe”, des retraites précipitées font office de châtiment. « Pas de procès : l’Intérieur commande à la Justice, comme d’habitude. » La formule vise moins un scandale particulier qu’un style de régime: on gère le maintien de l’ordre comme un patrimoine, et les affaires comme des incidents de carrière.
Le cas mis en avant, c’est celui de Michel Poivré, commissaire au passé “plutôt de malchance”. Deux camelots du boulevard Saint-Michel, Philippe Salah et Azar Melloul, l’accusent de racket: 3 000 à 4 000 francs par mois “par tête de camelot” au temps où il régnait sur le Ve arrondissement. Angeli note les aveux enregistrés “avec satisfaction” par Henri Le Corno, patron de l’Inspection générale de l’administration, qui voulait “la peau” du commissaire et ne s’en est “jamais caché”. Résultat? Les camelots ne retrouvent pas de bons emplacements, Poivré est muté à Montbéliard. “L’exil est une sanction.” Une sanction de carte postale: le soleil n’est pas le même, le dossier, lui, reste fermé.
Et Angeli aligne la galerie des “poulets grillés”: le commissaire des Renseignements généraux recasé, Thomas (Rungis) cloué dans son bureau, André Teisseyre viré, un inspecteur général couvert par des “cartes de séjour d’étrangers” puis gentiment poussé vers la retraite. Dans cette “petite lessive”, dit Angeli, on nettoie “sans grand nettoyage”: les jeunes manifestants, eux, passent au tribunal; les “poulets faisandés” finissent à l’ombre des pensions.
Comment griller un poulet : Lascorz, Schott, Orvain, et la farce des “amis d’amis”
À côté, Jérôme Canard déroule “l’affaire Lascorz” comme un vaudeville noir où la police se piège elle-même, mais avec des gants. Trois services mobilisés pour capturer Jacques Schott, spécialiste de la délinquance financière… qui, “au revolver au poing”, fonce sur le commissaire principal Roger Orvain et le conduit “à l’entrainement” jusqu’à son bureau, dans sa voiture de fonction. 900 millions de centimes de métaux “porteurs”, ça donne des ailes et des protections.
Schott, via Charly Lascorz (ancien du SAC), prévient Orvain avant de se livrer. Voilà la mèche: “amis d’amis”, coups de téléphone, précautions, “grande discrétion”, et l’on comprend que la police des polices doit aussi surveiller… la police. L’inspection nationale (la “police de la police”) se retrouve à tendre un piège à l’un des siens, mais un piège qui ressemble à un repas. On “prend quelques précautions”, on évite d’écrire trop tôt, on laisse l’odeur se dissiper.
La figure centrale, c’est Orvain, patron de la section des stupéfiants (1969-1971) sous Ottavioli et Le Taillanter. Aujourd’hui, il est installé à Austerlitz, soupçonné par ses camarades… et défendu par lui-même avec un aplomb savoureux. Il reconnaît connaître Schott “depuis vingt ans”, dit ignorer qu’il était sous mandat d’arrêt, assure avoir pris contact “pour organiser une rendez-vous” et, de fil en aiguille, se retrouve dans la posture du collègue trop serviable. Canard fait briller l’absurde: “histoire de suivre la mode?” Quand le doute devient une tendance, l’innocence devient un accessoire.
Le texte insiste aussi sur l’ambiance d’époque: Christian Bonnet à l’Intérieur, l’IGS qui “cherche activement”, les RG qui se surveillent, et cette idée que le scandale est devenu un sport de service. La justice, elle, n’apparaît qu’en arrière-plan, comme un décor qu’on évite d’éclairer trop fort.
Guiraud croque Peyrefitte : l’ordre, la peur, et la tentation punitive
Au milieu, le dessin de Guiraud, caricature de Alain Peyrefitte, fait la synthèse en une bulle. Même quand l’article parle de commissaires, c’est la politique du bâton qui plane: la hantise du “laxisme”, le goût des “peines exemplaires”, et cette façon de traiter les institutions comme des casernes. Angeli et Canard montrent le même paradoxe: on réclame la fermeté contre les manifestants, on pratique la mollesse contre les puissants. L’État tape vers le bas, et “s’arrange” vers le haut.
C’est cela, au fond, la “Grande Maison mal tenue”: non pas une police sans règle, mais une police avec deux règles. Une pour les “court-pas-vite” des manifs; une autre pour les “amis d’amis” des bureaux. Et quand le Canard parle de “guerre des polices”, il ne décrit pas un combat de principes: il décrit une bataille de protections.





