N° 3061 du Canard Enchaîné – 27 Juin 1979
N° 3061 du Canard Enchaîné – 27 Juin 1979
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La feuille d’impôt de Giscard
27 juin 1979 : Giscard part au Japon, et le Canard publie sa feuille d’impôt. « Le contribuable de l’Élysée » devient un portrait en rubriques : dotation, capitaux mobiliers, revenus fonciers, actions, avoir fiscal. Jérôme Canard pointe le paradoxe d’un président “à l’américaine” qui laisse l’essentiel dans l’ombre, et l’inconfort d’un chef d’État “boursicoteur”. En page 3, le journal masque les chiffres permettant de calculer l’impôt : un décret de 1972 (après l’affaire Chaban) autorise la publicité… mais punit la publication. Transparence à trous, pudeur au sommet.
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27 juin 1979 : la feuille d’impôt comme arme de dissuasion massive
« Le contribuable de l’Élysée » : Giscard part au Japon, et laisse son avis d’imposition
Le Canard ouvre sur une scène à la fois domestique et explosive : « Giscard est parti mardi soir pour le Japon. Il nous laisse, en s’en allant, son bon souvenir. Il nous laisse aussi sa feuille d’impôt. » Le président voyage, la France reste… avec un papier à en-tête « Impôt sur le revenu » et une question qui, depuis la IIIe République, revient comme un boomerang fiscal : combien gagne le chef de l’État, et surtout comment ?
Ici, Jérôme Canard joue la corde la plus efficace : la contradiction. Giscard veut être un président “à l’américaine”, “sous les feux de la rampe”, et pourtant sa feuille d’impôt, “au milieu de tant d’esbroufe”, devait rester dans l’ombre. Or, rappelle le journal, aux États-Unis le président rend publics ses revenus, leur nature, leur évolution. En France, on préfère le demi-mot, le couloir, la confidence “au détour d’un livre”, et une vérité “approximative” soufflée par un service de presse. Résultat : grâce au Canard, “le mystère est enfin levé” sur une chose qui aurait dû être banale, presque administrative : le traitement du président, et ce qu’il paye réellement au fisc.
Le Canard ne se contente pas du chiffre brut : il pointe la proportion. « Quelle part de sa dotation personnelle est soumise à l’impôt ? On constatera que cette part, proportionnellement, n’est pas très forte. » Et il ajoute ce qui, en 1979, donne un goût de scandale chic : Giscard n’est pas seulement un homme public, il est aussi “homme privé”, propriétaire, “hobereau” de biens fonciers, et surtout “boursicoteur” qui “ne doit pas manquer, on l’imagine, de bons tuyaux”. La question fuse : le boursicotage est-il compatible avec une fonction qui pèse sur les décisions économiques et financières ? Le journal convoque l’ombre de Caillaux, réputé liquider son portefeuille en entrant au gouvernement. Sous-entendu : autre époque, autre pudeur.
Après Chaban, le décret : la transparence autorisée… mais interdite
La page 3 explique le coup de théâtre et sa limite. Le Canard publie le fac-similé de la feuille d’impôt, mais masque soigneusement les chiffres permettant de calculer le montant exact de l’impôt : revenu brut total, revenu imposable, nombre de parts, personnes à charge, etc. Pourquoi ? Parce qu’un décret gouvernemental du 30 juin 1972, pris après l’affaire de la feuille d’impôt de Chaban-Delmas, prévoit des sanctions permettant à l’administration fiscale de poursuivre le journal, et de le faire condamner à une amende égale… au montant de l’impôt du contribuable exposé. Délicieux système : l’État autorise la publicité de l’impôt, mais interdit la publication dès qu’elle devient intelligible. Transparence oui, mais opaque.
Le Canard feint la docilité : « Restons légaux » et attendons que Giscard rende public “spontanément” le montant de ses impôts, “comme il en a le droit, lui”. L’ironie est limpide : le citoyen est prié de respecter la pudeur du Prince, tandis que le Prince peut choisir sa transparence à la carte.
Le président, actionnaire, propriétaire : le portrait fiscal en cinq vignettes
La page 3 complète la charge en découpant le “contribuable” en rubriques, comme on déplie un portefeuille à soufflets.
1) La dotation et le budget à rallonge : l’État, c’est aussi “frais de maison”
Premier bloc : “salaires et avantages en nature”. Le Canard rappelle la confusion permanente entre dotation personnelle et dépenses de la maison de l’Élysée. En clair : même quand on parle du salaire présidentiel, on retombe vite sur un budget institutionnel difficile à isoler, donc politiquement pratique. Ce flou n’est pas un accident comptable : c’est une protection naturelle.
2) L’épargnant bien avisé : dividendes, intérêts, et la banalité du placement
Deuxième tiroir : revenus de capitaux mobiliers. L’article insiste sur le profil d’épargnant, sur l’habitude bourgeoise du placement, et glisse au passage un clin d’œil à Anne-Aymone, “née Brantes”, décrite comme “financièrement parlant, de la branche”. Ici, le Canard ne prétend pas révéler un crime : il dessine un milieu, et donc une manière de gouverner.
3) Le propriétaire près de ses sous : foncier et patrimoine
Troisième volet : revenus fonciers. Le portrait devient celui d’un chef d’État solidement installé dans la propriété, avec fermages et revenus immobiliers. Le contraste est implicite mais mordant : le pays se débat avec la crise, les fins de mois, le chômage ; le président, lui, a des revenus qui tombent des murs, comme l’intitulé l’annonce.
4) Le boursicoteur : l’éthique au gré des “tuyaux”
Quatrième rubrique : investissements en actions. Là, le Canard appuie : un président peut-il jouer en Bourse tout en influant sur l’économie ? Même si tout est légal, le soupçon moral colle. L’article suggère l’inconfort : comment croire à la neutralité quand le portefeuille a des intérêts et que la politique fait le climat ?
5) “Avoir fiscal” : l’invention qui arrange
Cinquième point : l’“avoir fiscal”, présenté comme une trouvaille “à lui” (le Canard rappelle que Giscard, ministre des Finances, en est l’un des architectes). Ici, le journal vise une injustice structurelle : les mécanismes qui favorisent l’épargnant et l’actionnaire, pendant que le discours public vend l’effort collectif.
Le Canard, l’État et la pudeur : qui a le droit de savoir ?
Ce dossier n’est pas seulement une indiscrétion fiscale, c’est une querelle de régime. Le Canard dit : un président “à l’américaine” doit accepter la lumière, surtout quand il réclame au pays de serrer la vis et de croire aux vertus de la rigueur. L’Élysée répond par le silence, les demi-informations, et, en arrière-plan, un décret dissuasif. On peut publier, mais pas calculer. On peut regarder, mais pas comprendre.
Et c’est là la réussite satirique de ce 27 juin 1979 : transformer une feuille d’impôt en radiographie politique. Non pour humilier un homme, mais pour montrer la mécanique d’une Vᵉ République qui aime les chiffres quand ils servent à gouverner… et les déteste quand ils servent à contrôler les gouvernants.





