N° 3063 du Canard Enchaîné – 11 Juillet 1979
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Modeste suggestion à Peyrefitte pour remplacer la peine de mort
11 juillet 1979 : Bernard Thomas se paie Alain Peyrefitte et sa “solution” pour remplacer la peine de mort. Le garde des Sceaux promet une transition “humaine”… mais propose surtout d’“accroître l’arsenal répressif” avec des peines incompressibles de vingt à quarante ans, une guillotine à retardement. Thomas raille la gradation absurde, l’idée de bagne relooké jusque dans le Pacifique (Tuamotu, Gambier), et le tour de passe-passe politique: on retire le symbole qui choque, on renforce la punition qui dure. Abolir, oui, mais sans mourir d’humanité.
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11 juillet 1979 : Peyrefitte, le couteau et la dentelle
Une “modeste suggestion” : garder la guillotine, changer l’emballage
Bernard Thomas revient à son personnage favori de l’année, Alain Peyrefitte, garde des Sceaux, qu’il traite comme un mélange de professeur de morale et d’ingénieur du châtiment. Le titre est un piège à souris: « Modeste suggestion à Peyrefitte pour remplacer la peine de mort ». On croit entrer dans un débat de conscience; on tombe sur une démonstration de mécanique répressive.
Peyrefitte, explique Thomas, a “de lourds soucis”. Pour “mieux dire”, il en fait “des grosses capitales”. Et il vient de proposer au Parlement de remplacer la peine de mort par… une peine de mort dégraissée, “transitoire”, étalée, technocratisée. Une sorte de guillotine à paiement différé: d’abord un cou “seulement” coupé aux trois quarts, puis “le système de moitié”, puis “le quart”, et “enfin plus du tout”. Thomas se régale de cette graduation absurde: on dirait un manuel de bricolage pour couper une tête sans en avoir l’air.
Ce qui l’intéresse surtout, c’est le renversement logique: Peyrefitte se déclare humaniste, mais sa “réouverture du bagne” et son arsenal de “peines incompressibles” racontent autre chose. Thomas cite l’aveu programmatique: « Ce qu’il faut, c’est, en supprimant la peine de mort, accroître l’arsenal répressif. » Voilà la clé: on retire la sanction spectaculaire pour densifier les sanctions ordinaires. On échange la guillotine contre quarante ans de murs. On perd le couperet, on gagne la carrière.
Quarante ans : l’éternité pénale comme politique publique
Thomas ne fait pas de philosophie, il fait du montage: il juxtapose les mots et montre l’image qu’ils dessinent. “Peines incompressibles de vingt et quarante ans”: c’est long, bien sûr, “fort bien”, ironise-t-il, mais “quarante ans” devient une peine de mort à l’horizontale. Peyrefitte lui-même le sait: « Il est évident que quarante ans c’est long », avant de lâcher l’argument qui glace: “le moins l’intervention débordante d’humanité” qu’il a accordée à France-Soir le 29 juin.
Le Canard renverse alors la posture: si l’objectif est d’être “humain”, pourquoi rendre la prison interminable, pourquoi inventer des dispositifs qui promettent de “satisfaire” un électorat frustré de punition? Thomas entend derrière la réforme un calcul: ménager l’opinion, rassurer les tenants du châtiment, tout en se donnant un badge “modéré”. Une réforme vendue comme un progrès et conçue comme une consolidation.
Le bagne relooké : Tuamotu, Gambier, et la morale en carte postale
L’article pousse l’ironie jusqu’au décor colonial. Peyrefitte aurait envisagé d’expédier des criminels au “territoire du Pacifique”: Tuamotu, Gambier, etc. La liste sonne comme une brochure de voyage. Thomas se moque de cette tentation de déporter le mal loin du regard, comme si l’éloignement lavait la violence de la peine.
Et puis vient le vrai tableau: la réouverture du bagne dans l’imaginaire, la nostalgie d’un ordre disciplinaire, le fantasme d’une société qu’on “nettoie” en l’éloignant. Thomas ne “délaye” pas: il cite, il pique, il montre. Son Peyrefitte a un rapport au châtiment de chef de chantier: il ne veut pas seulement punir, il veut que ça se voie… mais pas trop.
RPR, Marine, “intrusion” : la répression comme terrain d’entente
Thomas note aussi que la proposition est “tolérée” par le RPR et qu’elle flatte une atmosphère politique plus large: on parle d’“intrusion” dans les affaires internes, de “marines” qui voudraient “prendre ça sur leur budget”, de “vieilles obsessions”. Le détail exact compte moins que le climat: la pénalité devient un consensus commode. La peine de mort gêne à l’international, la prison longue rassure à domicile. On modernise l’horreur en la rendant administrable.
Et Thomas, fidèle à sa veine, conclut en glissant que Peyrefitte, “Monsieur garde des Sceaux”, manque parfois d’une idée simple: si l’on veut vraiment abolir la peine de mort, on commence par ne pas la remplacer par une autre peine qui tue lentement.
Une réforme qui change le symbole, pas l’instinct
Ce papier est typiquement 1979: la France est encore loin de l’abolition de 1981, mais le débat est déjà un champ de bataille. Peyrefitte incarne ce moment étrange où l’on veut paraître plus “civilisé” sans renoncer à punir davantage. Thomas, lui, refuse la comédie de l’humanisme technocratique. Sa “modeste suggestion”, c’est de dire haut ce que la réforme cherche à cacher: on enlève le couperet pour multiplier les barreaux, et on appelle ça la douceur.





