N° 3064 du Canard Enchaîné – 18 Juillet 1979
N° 3064 du Canard Enchaîné – 18 Juillet 1979
19,00 €
En stock
En Sologne, on chasse l’intrus…
18 juillet 1979 : « La France féodale » s’étale en Sologne. Le Canard raconte un territoire livré aux grands chasseurs et riches propriétaires, terres qui flambent, grillages de deux mètres, et promeneurs priés de disparaître. Le préfet Paul Masson tente d’“ouvrir” la région avec une “Fondation Sologne” et la SAFER… mais se heurte au “Pas touche !” des syndicats de propriétaires. Un domaine rêvé pour réserve naturelle (Froges, 890 ha) est raflé par Geneviève Seydoux Fournier à coups de chèque. La chasse devient industrie, le gibier produit, la nature… privée.
Couac ! propose ses canards de 3 façons au choix
En stock
18 juillet 1979 : en Sologne, la propriété tire à vue
La “France féodale” version grillage de deux mètres
Le titre annonce la couleur comme un panneau “Propriété privée” cloué sur un chêne : « En Sologne, on chasse l’intrus… ». Et le surtitre, « La France féodale », dit ce que l’article veut prouver : au pays des étangs et des grands bois, l’inégalité ne se contente pas d’être une statistique, elle devient un paysage. La Sologne, explique le Canard, est une colonie pour “grands chasseurs” et “riches propriétaires”. Un quart du territoire de chasse solennot serait détenu par des Parisiens qui habitent “dans un rayon d’un kilomètre autour de la place de l’Étoile”. La terre agricole, elle, s’y vend “en moyenne 17 000 francs l’hectare”, et le terrain à bâtir flambe: à Menestreau-en-Villette, il aurait doublé en deux ans. Voilà le décor: l’intrus n’est pas seulement le promeneur, c’est aussi l’habitant qui n’a plus les moyens de rester chez lui.
Le Canard a l’art de faire sentir une classe sociale par la liste de ses jouets. Ici : fusils, étangs, domaines, syndicats de propriétaires, et ce détail de pure comédie noire : “grillages de deux mètres de haut derrière lesquels on peut chasser toute l’année”. La nature, oui, mais sous clôture. Le sauvage, oui, mais avec règlement intérieur.
Les hobereaux, les notables, et les promeneurs priés de disparaître
L’article joue sur une inversion délicieuse : en Sologne, l’“intrus” n’est pas celui qui prend, c’est celui qui regarde. Les promeneurs, eux, n’ont qu’à se tenir tranquilles. Le Canard évoque ces rencontres où “deux cents hobereaux” font irruption, “menaçant” un docteur Schricke, et d’autres participants, pour les contraindre à “changer d’idée”. La démocratie locale a parfois le goût du plomb.
Et comme tout féodalisme a ses officiers, l’article sort les noms : le docteur Schricke, maire et conseiller général RPR de Lamotte-Beuvron, qui lance l’idée d’un parc naturel régional de 10 000 hectares… puis, plus loin, le préfet Paul Masson, personnage central, qui veut “ouvrir la Sologne au public” avec sa “Fondation Sologne”, acheter des terres, les mettre à disposition des promeneurs. La belle idée, sur le papier, ressemble à une provocation sur le terrain. Car en Sologne, toucher aux hectares, c’est toucher au pouvoir.
SAFER, Conseil d’État, et “Pas touche !” : l’utilité publique étranglée
Le cœur du récit, c’est la bagarre entre l’appareil d’État et les propriétaires, une lutte où le droit sert d’arme blanche. Masson, préfet de région Centre, tente de s’appuyer sur la SAFER (droit de préemption) pour acquérir, “en attendant mieux”. Mais “échec sur toute la ligne”. Le Canard souligne une “chevauchée” d’obstacles : syndicats de propriétaires, pressions, petits arrangements, et surtout cette trouvaille qui résume l’époque : la Sologne se défend comme une citadelle.
Le texte raconte l’achat du domaine de Froges (890 hectares) : vendu à Saint-Viâtre, avec étangs et “nids de flamands roses”, parfait pour une réserve naturelle. Sauf que la Fondation Sologne n’existe même pas encore officiellement, et que l’on trouve “sur les rangs”, en même temps que le préfet, la locataire de la chasse, une certaine Geneviève Seydoux Fournier. “La chéquarde”, dit le Canard, et le terme n’est pas gratuit: l’argent tranche plus vite que l’arrêté préfectoral. La SAFER ne joue pas son droit de préemption, et Mme Seydoux Fournier, grâce à “un petit chèque d’un milliard de centimes”, devient propriétaire via une société civile immobilière. “C’est la coutume en Sologne”, précise le Canard, comme on dirait “c’est la loi du pays”.
Et quand Masson se fait recaler par le Conseil d’État, l’article savoure l’ironie: le Conseil d’État utilise des arguments “écologistes” qu’il n’avait pas voulu entendre quand il s’agissait de couper la Sologne en deux avec l’autoroute A31. En clair : l’écologie est parfois un costume réversible. On la met pour bloquer l’utilité publique des promeneurs; on l’enlève quand l’utilité publique roule.
La chasse paie, et la clôture parle
Le Canard rappelle que la chasse est aussi une industrie : 300 à 400 personnes chaque week-end, des prix moyens, des journées à 500 francs, des faisans “lâchés” pour le tir, des canards “qui viennent manger dans la main” afin qu’ils s’envolent au bon moment. Le gibier devient un produit, la chasse un spectacle à billetterie. Et le promeneur, dans ce théâtre, est un figurant indésirable.
La chute est un avertissement presque enfantin, mais terriblement sérieux: “La Sologne, c’est ‘propriété privée’, ‘chemin privé’, ‘attention poisson’, ‘attention vipères’… allez-vous promener dans votre jardin, pas sur ma propriété.” Voilà la France féodale décrite en panneaux. Les mots servent de barrières, et les barrières finissent par ressembler à des frontières.
En 1979, on parle déjà beaucoup d’environnement, de parcs, de protection. Le Canard montre l’envers : la nature protégée peut aussi être la nature confisquée. Entre les étangs, les fusils et les grillages, on chasse surtout une chose : l’idée que le paysage appartient à tous.





