N° 3069 du Canard Enchaîné – 22 Août 1979
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22 août 1979 : trois miroirs, un même reflet — le pouvoir qui se grime, se défile, puis prêche l’ordre
22 août 1979 : en une, Macé étrille le “rapport Bokassa” et la pudibonderie d’État : Giscard, à Brégançon, feint la colère, “coupe les vivres”… sauf l’aide, et promet de ne chasser l’éléphant “que tous les deux ans”. Page 3, le “Norway” met les voiles : au Havre, l’État ne se remue pas, laisse filer le navire, tracte la responsabilité au large. Page 5, Bernard Thomas grimpe sur le “minaret mirador” de Khomeiny : interdits, utopie du bâton, et Kurdes sacrifiés, peuple “qui n’existe presque pas” à l’ONU. Trois scènes, un même cynisme : blanchir, délocaliser, aligner.
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“Giscard est d’une humeur massacrante” : la morale à Brégançon, les sanctions en papier de soie
En une, Gabriel Macé prend la Centrafrique par le bout le plus indécent : celui où la tragédie devient affaire de protocole. Un rapport africain sur Bokassa 1er, et voilà qu’à Paris on s’offusque… non pas d’avoir longtemps frayé avec “l’empereur assassin”, mais qu’une “mission de constatation” ait eu l’outrecuidance de conclure à autre chose qu’un non-lieu bien repassé.
Macé s’amuse de ces “drôles de juges en Afrique”, sommés de rester “immatures”, de “ne pas s’agenouiller devant le Pouvoir, devant des tas de pouvoirs”, et surtout d’apprendre qu’une commission d’enquête est faite pour enterrer une affaire, “surtout quand il s’agit d’une affaire d’État”. Le Canard appelle l’un des magistrats “notre bon juge Pinsseau”, et le lecteur comprend tout de suite : en face, la hiérarchie attendait un rapport de concierge, elle reçoit “un J’accuse” de Zola, “noir sur blanc”.
Le plus cinglant, c’est la chorégraphie française autour de ce rapport. Macé rappelle la pirouette du ministre de la Coopération, Robert Galley, qui qualifie les massacres de Bangui de “pseudo-événements” (et “re-sic”, tant l’euphémisme a l’air d’une gifle). Puis vient la scène de comédie noire : à Brégançon, “entre deux plongées sous-marines”, Giscard apprend la publication et se découvre “une humeur vraiment massacrante”. Il faut “prendre des sanctions” contre Bokassa, son “parent” terrible. On décide de lui “couper les vivres”… mais sans trop couper : “plus de fric, plus de subventions — sauf pour la santé, l’alimentation, et — c’est la moindre des choses — l’éducation”. Et Galley “veillera, en personne” à ce que l’argent ne file pas “dans les caisses personnelles de l’empereur”. Autrement dit : on coupe, mais on laisse les tuyaux. On menace, mais on arrose. Macé pousse la farce jusqu’au safari : Giscard n’ira plus chasser l’éléphant en Centrafrique “que tous les deux ans” et n’embrassera “Bok” que “sur une joue”. Terrible. On entend presque le tambour funèbre de la diplomatie… joué au kazoo.
Le dessin de Vázquez de Sola, lui, résume le cynisme en une bulle : “Tu vas rigoler : l’aide concernant les gosses est maintenue…” Voilà la morale officielle : on proteste la main sur le cœur, et l’on continue. On sauve la façade, pas les victimes.
Au Havre, le “Norway” met les voiles : l’État regarde passer le rafiot
En page 3, changement de décor, même logique : le pouvoir se tient toujours à distance, et quand ça chauffe, il cherche la sortie. “Comment le ‘Norway’ a mis les voiles” raconte une autre petite démission, industrielle celle-là, mais nourrie du même art de la pirouette.
Le journal rappelle qu’il y avait “un tas de bonnes raisons” pour que le bateau, au lieu de filer à Brême, soit “revu au Havre” : l’emploi, les chantiers, l’activité. Mais le dossier se résume vite à une somme dérisoire dans un monde de subventions : “50 ou 60 millions” et, malgré tout, la combine s’effondre. Les ouvriers havrais ont un moyen de pression, l’occupation, le folklore du “lip flottant” et des “croisières autogérées”, mais l’État préfère “ne pas trop se remuer” et laisser “filer le rafiot”. Objectif atteint, dit le Canard, et la formule est assassine parce qu’elle est froide : il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un résultat.
La police, elle, patauge dans sa propre chorégraphie : les flics laissent les syndicalistes s’installer “dans le périmètre”, puis il faut des heures pour les déloger. Et le texte épingle un responsable local (préfet, sous-préfet, président du port autonome) qui “n’a pas fini d’entendre parler de cette histoire de navire”. Tout le monde renvoie la balle; personne ne veut porter le ballon. Les dockers menacent une grève “générale” des ports et docks, mais le gouvernement, là encore, choisit l’inertie utile : si rien ne bouge, rien ne casse. Le “remorqueur à la Barre” (dessin de Lap à l’appui) dit le gag final : ce n’est pas le navire qui est piloté, c’est la responsabilité qu’on tracte… en la laissant au large.
“Comment peut-on être Kurde ?” : quand l’ordre devient une théologie du bâton
Et voilà Bernard Thomas, page 5, qui remonte la pente jusqu’au vertige : l’Iran post-révolutionnaire, Khomeiny, les interdits, la musique “profonde” tolérée mais pas “celle qui bouge”, les “Dalida locales”, les “Sheila locales”, la “danse des sept voiles”. Thomas commence par une citation “exacte — traduite en français”, et déroule un réquisitoire contre l’utopie policière : “le mépris des lois” s’insinue “doucement”, passe “des mœurs” aux “principes de gouvernement”, et “après cela, tout est foutu”.
Le texte tire sur les deux extrêmes qui se nourrissent : l’obsession de pureté et l’obsession de contrôle. Thomas convoque Platon (la République, livre IV) et raille la “cité idéale” comme “un lieu d’un ordre fou”, une “géométrie de pierres tombales”. Il traite Khomeiny d’“utopiste” au sens le plus sinistre : celui qui veut aligner les vivants sur un schéma, “fut-ce au poteau d’exécution… pour notre bien”. Et il élargit la cible : les “saouls de perfection” produisent toujours le même résultat, quels que soient les drapeaux. Les bons sentiments pavent les cachots.
Le morceau le plus glaçant arrive quand Thomas quitte la musique pour la chair : “il lance une croisade contre les Kurdes”. Et il rappelle, d’une phrase, leur malédiction historique : les Turcs, les Russes, l’Irak, le chah, “les Romains, Byzance, l’Arménie”, les services secrets qui les utilisent puis les abandonnent. Les Kurdes “viennent de faire appel à l’ONU”, mais “ils n’y ont même pas droit de vote : ils n’existent presque pas”. D’un côté, on bavarde de droit; de l’autre, on efface des peuples.
Le dessin de Lap, “Le minaret mirador de Khomeiny”, met l’image sur l’idée : une tour de guet religieuse, plantée comme une sentinelle. Thomas finit sur une menace qui ressemble à un avertissement intime : “À laisser les Kurdes se faire massacrer, c’est un morceau de nous que nous abandonnons.” Et il ajoute ce dernier clou, très Canard : l’électronique, les fichiers, la mémoire administrative comme utopie de surveillance, “au service de l’éternité”. On peut rire d’un ayatollah barbu, écrit-il, mais l’utopie n’est “pas si loin” : ses “rêves mortels d’ordre définitif” ont des cousins partout.
Une même recette : blanchir, délocaliser, aligner
Du rapport sur Bokassa “adouci” au navire “Norway” qu’on laisse partir, jusqu’aux Kurdes qu’on regarde mourir au nom d’un ordre sacré, ces trois textes racontent la même chose : les puissants savent très bien se donner bonne conscience. Ils parlent d’humanitaire, de morale, de souveraineté, d’idéaux. Et, pendant qu’ils parlent, le réel s’en va : les victimes restent, les emplois se noient, les peuples disparaissent. Le Canard, lui, garde la planche… et rappelle que ce sont souvent les gouvernants qui tiennent le marteau.





