N° 3070 du Canard Enchaîné – 29 Août 1979
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Comment les boulangers ont fait leur beurre
29 août 1979 : Claude Roire raconte comment le prix du pain a pris 22 % “grâce” à une entente illicite… et à une discrétion bien huilée. René Monory dit tenir les preuves; Francis Combe, patron des boulangers, lui rit presque au nez. Au Conseil des ministres du 30 mai, “Giscard et ses ministres” auraient décidé que l’affaire resterait secrète: résultat, six boulangers condamnés à 2 000–6 000 francs, pas de quoi fermer boutique. Pour se défendre, on brandit l’INSEE et la farine à +31 %. Mais Roire évoque plus grave: un rapport d’André Blanc et une possible “caisse noire”… qui aurait même servi la liste Veil-Combe.
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29 août 1979 : le pain, la combine et le “secret d’État” qui sent la mie tiède
Quand la baguette grimpe de 22 %, ce n’est pas toujours la farine qui gonfle
Claude Roire attaque d’emblée par la vitrine la plus quotidienne de la crise: le pain. “22 % en un an”, écrit-il, et il précise que ce n’est pas forcément “un record” (il glisse au passage que “certains garagistes et propriétaires d’immeubles ont fait mieux”), mais que cette hausse est un cas d’école: elle “résulte… de façon caractéristique, de ce qu’on appelle une entente illicite.” Bref, une inflation qui n’a pas seulement pris l’ascenseur, mais qu’on a aidée à monter les marches, en chantonnant.
Le ministre de l’Économie, René Monory, dit avoir “toutes les preuves en main” et redoute que ça finisse “très mal”. Le président de la Confédération nationale de la boulangerie française, Francis Combe, lui, “a quasiment éclaté de rire au nez du ministre”. Roire savoure: derrière la hausse du pain, il n’y aurait pas qu’un vilain dossier d’entente, mais “une belle aventure politique. Autrement moins vulgaire…” Voilà le ton: la farine est peut-être blanche, mais l’histoire est noire.
Le “billet doux” : modération promise, hausse servie, et calendrier électoral beurré
Roire remonte au 1er août de l’année précédente: Monory tape du poing sur le prix du pain. En échange, Combe promet des “consignes de modération” à ses adhérents, et même la création de “10 000 emplois” dans la profession. Une année plus tard, patatras: le prix s’envole, et L’Express annonce que les demandes d’emploi en boulangerie ont augmenté de 31 %. “Un vrai triomphe!” ironise Roire, comme si la réussite consistait à fabriquer du chômage en croissants.
Et il insiste: le ministre avait déjà vu venir la musique. Au début de 1978, Monory avait constaté que les boulangers avaient “publiquement ridiculisé Sa Majesté Barre” en le contraignant à renoncer au blocage du prix des croissants. Le gouvernement se fait plumer par une corporation, puis s’étonne d’avoir froid.
Le plus savoureux est dans la mécanique politique que Roire suggère sans en rajouter: Monory “se méfiait des boulangers”. “Hélas! pas assez.” Car l’affaire se joue aussi sur un autre théâtre: les européennes de juin 1979. Monory convoque Combe “juste quelques jours” avant la clôture officielle des listes. On lui propose la 11e place sur la liste Veil… mais si l’on apprend que le candidat officiel est aussi le patron d’une profession accusée d’entente, le ministre risque “de la ficher mal”. Roire appelle ça un “billet doux”, et on comprend: un petit arrangement, pas écrit sur la farine mais lisible sur le calendrier.
“Secret d’État” : six condamnés, et le reste au fournil du Conseil des ministres
Au printemps 1979, des contrôles dans des boulangeries apportent à Monory “la preuve des gamineries favorites” de la corporation. Des circulaires syndicales “à en-tête” recommandent de ne pas être trop gourmands sur le prix du pain. Mais surtout, un “prospectus officiel” glisse une feuille “sur papier libre” indiquant le montant du “coup de pouce” conseillé par le syndicat. L’entente, Roire la montre comme on montre une empreinte: pas besoin de grand discours, le papier parle.
Et pourtant, au Conseil des ministres du 30 mai, l’affaire devient un “dossier gros comme ça” sur “le petit monde” de la boulangerie et ses responsables syndicaux. Roire écrit que “tout fut décidé par Giscard et ses ministres” et que “cette affaire devait rester secrète”. Consigne respectée. Jusqu’à maintenant… et l’on comprend le sous-entendu: la justice aime la transparence, surtout quand elle est tenue à l’écart.
Pendant ce temps, “six boulangers seulement” sont condamnés pour entente. Peines “exemplaires”: 2 000 à 6 000 francs d’amende. Roire ne force pas: il suffit de comparer la solennité du mot “exemplaire” à la légèreté de la sanction. Pas de quoi “fermer boutique”. La baguette peut continuer à lever, l’amende aussi, mais doucement.
La “démonstration enfarinée” : l’INSEE, la farine à 31 %, et la caisse noire en filigrane
Pour justifier la hausse de 22 % du pain, les boulangers “ne racontent pas d’histoires sur leur ‘entente’”. Ils préfèrent expliquer que leurs coûts montent. L’ennemi, ce serait l’INSEE: depuis le mois de juillet 1978, le prix de la farine panifiable a augmenté de 31 % en un an. Mais Roire glisse le doute qui fait tout basculer: cette statistique, “a pu être poursuivie pour l’usage” et, surtout, elle “ne justifierait qu’en moyenne” la hausse. La farine ne représenterait qu’un peu plus du tiers des fameux “coûts de revient” invoqués. En clair: même en saupoudrant les chiffres, il reste une bosse dans la pâte.
Et là, Roire pointe “beaucoup plus grave”: le directeur de la Concurrence, André Blanc, a transmis au ministre un rapport sur “la combine” autour des farines et “les combinaisons mises au point” par la boulangerie. Avec, possiblement, une “cotisation” plus ou moins spontanée qui ressemblerait à une caisse noire. On parle même de 12 millions prélevés sur cette caisse. Et Roire termine sur une perfidie délicieuse: cela aurait “quelque peu” contribué à la propagande de la liste Veil-Combe pour les européennes. “Mais Simone Veil va sûrement nous dire qu’elle ne mange pas de ce pain-là…”
Tout est là: un prix qui flambe, une entente qui suinte, une enquête qu’on enterre, des sanctions qui font semblant, et, derrière, l’idée que le pain n’a pas seulement servi à nourrir, mais à graisser. Les boulangers ont “fait leur beurre”, dit le titre. Roire précise la recette: un peu de farine statistique, une pincée de secret d’État, et beaucoup de levure politique.





