N° 3076 du Canard Enchaîné – 10 Octobre 1979
N° 3076 du Canard Enchaîné – 10 Octobre 1979
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Quand Giscard empochait les diamants de Bokassa
Le 10 octobre 1979, Claude Angeli transforme un scandale en radiographie: la “France amie” de Bokassa se lit au carbone 14 des paperasses. Au centre, un “bon de commande” de diamants destiné à Giscard, si bêtement officiel qu’il en devient explosif. Autour, télégrammes, billets doux, seconds couteaux: toute une mécanique de pouvoir qui, quand le vent tourne, ne cherche pas à convaincre… mais à effacer. Peur d’un “Watergate” à la française? Plutôt panique du dossier: l’État, pris la main dans l’archive.
VGE tente de se défendre, sans grand succès. Deux ans plus tard, il perd l’élection présidentielle face à François Mitterrand.
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Quand l’ami “cher parent” devient une preuve à conviction
Le 10 octobre 1979, Claude Angeli fait ce que Le Canard sait faire de mieux quand l’époque sent la naphtaline diplomatique et la poussière de coffre: il ouvre la fenêtre. Et, comme souvent, l’air qui entre n’est pas “pur”, mais chargé de notes de service, de tampons, de signatures, de télégrammes, de petits mots doucereux, bref: de papier officiel qui a l’indécence de ne pas être poétique.
Le décor est connu: Jean-Bedel Bokassa vient de tomber; la Centrafrique a rangé (provisoirement) sa couronne et ses fanfares; et, à Paris, on découvre soudain que l’amitié franco-africaine n’était pas seulement une affaire de poignées de main et de photos. Elle avait ses accessoires. Angeli ne plaide pas, il exhibe: “Pourquoi Giscard a organisé le casse des archives de Bokassa” annonce la page, et tout l’article tient dans cette idée grinçante: si l’on s’affole autant, c’est qu’il y a quelque chose à effacer… et que ce quelque chose tient sur des feuillets très bêtes, très administratifs, donc très dangereux.
Un “bon de commande” qui vaut confession
Le cœur de la page, c’est ce fac-similé qui a l’élégance des documents qui ne rient pas: une commande au Comptoir national du diamant, où il est question d’une “plaquette” d’environ trente carats destinée à VGE, alors ministre des Finances (1973). Un cadeau de prince, posé dans la prose sèche des bureaux. La satire, ici, n’a même pas besoin d’en rajouter: c’est précisément parce que le papier est froid qu’il brûle.
Angeli pointe l’enchaînement: Giscard va, revient, fréquente; Bokassa offre; le lien existe, noir sur blanc, et l’Élysée se retrouve à discuter non pas d’intentions, mais de procédures. À partir de là, la “peur d’un Watergate à la française” n’est pas une figure: c’est l’état d’esprit d’un pouvoir qui a compris que l’histoire ne se réécrit pas quand elle a été dactylographiée, archivée, tamponnée. Le scandale, ce n’est pas seulement le diamant: c’est l’existence d’un mode d’emploi du cadeau.
Les seconds couteaux, ou l’art du paravent
Dans ce théâtre, Angeli insiste sur la distribution: il y a toujours, à côté du grand personnage, une troupe d’intermédiaires. Les “seconds couteaux” dont il parle ne sont pas là pour poignarder; ils sont là pour éviter qu’on regarde la main qui tient le couteau.
La page est remplie de ces silhouettes: services, cabinets, “Coopération”, Quai d’Orsay, présidences, notes, “on m’a dit”, “je n’ai pas su”, “je croyais que”. Toute une sociologie du déni poli: personne ne fait, tout le monde “laisse faire”. On retrouve la mécanique classique de la Ve République finissante: une affaire devient d’abord un problème de communication, puis un problème de chaîne hiérarchique, et enfin un problème de preuves. Et quand les preuves existent, on cesse de parler morale et on parle cambriolage.
Le casse, la colle, et la panique du papier
Planquer les preuves: une tradition moins républicaine qu’administrative
Angeli raconte le “casse” comme un réflexe: quand l’archive menace, on la fait disparaître. Le texte suggère moins une opération spectaculaire qu’un bricolage “raison d’État”, ce bricolage où l’on ne sait jamais très bien qui donne l’ordre, parce que l’ordre est partout dans l’air. C’est ce qui rend l’affaire savoureuse au sens le plus acide: l’État devient un voleur de ses propres empreintes.
Le comique noir vient de là: les mêmes qui donnent des leçons de “rigueur”, de “morale”, de “stabilité” se retrouvent à courir après des dossiers comme des gamins après une balle passée par-dessus la clôture. Le pouvoir, soudain, est à quatre pattes, à chercher des feuilles. Le prestige tient à l’agrafeuse.
“De Gaulle” en bouclier, la Ve en slip
Angeli glisse un rappel perfide: le gaullisme est souvent convoqué comme un grand manteau d’honnêteté “au-dessus de tout soupçon”. Très bien. Mais ici, la comparaison devient surtout un instrument de mesure: plus on invoque la grandeur, plus on mesure la petitesse des arrangements. La Ve République, à force de se raconter en “monarchie républicaine”, finit par se prendre au piège de ses propres rites: quand un chef se veut au-dessus du commun, le moindre cadeau “en dessous de la table” devient un événement d’État.
Et c’est précisément ce que l’article met en scène: un diamant n’est pas un bibelot quand il touche un ministre des Finances puis un président. Il devient une question de frontière entre l’intérêt public et les amitiés privées. Il devient aussi, par contagion, une question sur la politique africaine française: ce que Paris a toléré, financé, protégé, couvert, tant que “Papa Bok” était fréquentable, décoratif, utile. Angeli ne fait pas un cours de géopolitique; il montre une pratique: l’intimité comme méthode.
Les “billets doux” de l’Empereur: tendresse, télégrammes, et chantage sans avoir l’air
Dans la page, les “billets doux” et messages reproduits (remerciements, félicitations, promesses, courtoisies) ne sont pas des à-côtés: ce sont la colle. Ils décrivent une relation où l’on s’appelle “cher parent”, où l’on s’échange des politesses qui ont la viscosité des alliances dangereuses. Le plus mordant, c’est que tout cela ressemble à la diplomatie ordinaire… jusqu’au moment où l’ordinaire devient compromettant.
Angeli pousse l’ironie là où elle fait mal: si l’on a tant peur de l’archive, c’est qu’elle peut transformer la tendresse en pression. Le cadeau, hier gracieux, devient aujourd’hui la facture. La formule “casse des archives” prend alors un sens presque comptable: on efface ce qui pourrait servir à recalculer les dettes.
Et, dans ce Canard-là, la peur n’est pas seulement celle d’être “pris”. C’est la peur d’être ridiculisé, mis à nu, ramené à la réalité matérielle des relations: une politique africaine qui parle de grandeur et qui trébuche sur des pierres… précieuses.





