N° 3080 du Canard Enchaîné – 7 Novembre 1979
N° 3080 du Canard Enchaîné – 7 Novembre 1979
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Oui, c’est nous…
En pleine affaire Boulin, Le Canard publie une double décharge, le 7 novembre 1979. André Ribaud signe “Oui, c’est nous…”, faux aveu au vitriol: le journal y “confesse” tout ce qu’on lui impute, du “suicide” de Boulin aux diamants de Bokassa, pour mieux ridiculiser la chasse au bouc émissaire. En face, un article précise malgré le démenti de l’Élysée: Giscard a bien sermonné Boulin pour avoir vu deux journalistes du Canard, puis rappelle l’“obligation de réserve”. Deux textes, une même idée: quand ça brûle, on accuse le thermomètre.
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Deux “unes” pour un seul réflexe : tirer sur le messager
Le 7 novembre 1979, Le Canard enchaîné juxtapose deux pièces qui vont ensemble comme le couvercle et la marmite. D’un côté, André Ribaud signe un billet au vitriol, “Oui, c’est nous…”, faux mea culpa où le journal feint d’avouer tous les crimes qu’on lui colle soudain: avoir “assassiné” Robert Boulin, l’avoir “forcé” à écrire, avoir “fabriqué” des documents, avoir “poussé” le ministre au désespoir… et, tant qu’à faire, avoir aussi “reçu” des plaquettes de Bokassa. De l’autre, un article plus sec, “Giscard avait bien sermonné Boulin”, répond au démenti de l’Élysée en reconstituant une scène de coulisses: le Président rappelant à l’ordre, puis se dégageant de toute responsabilité en quinze à vingt secondes chrono.
Ce montage dit la mécanique d’une fin de règne: quand la casserole chante, on n’éteint pas le feu, on accuse la fumée.
Ribaud ou l’art du miroir grossissant
Le texte de Ribaud est une satire de défense, mais une défense offensive. Il prend l’accusation au mot, et l’enfle jusqu’au délire pour en montrer le ridicule. Si “le Canard” a tué Boulin, alors il a tué aussi Chaban-Delmas, il a dicté des lettres d’adieu, il a “contraint” les juges, il a ligoté la justice, il a même “entrelacé” un “nœud de vipères” autour de la République. C’est l’ironie comme scalpel: le billet découpe la rhétorique des indignés professionnels, ceux qui découvrent la “haute moralité” à l’instant exact où elle peut servir de paravent.
L’allusion à Salengro (1936) n’est pas décorative: elle vise la tentation, toujours renaissante, de transformer un drame politique en procès de la presse. Le procédé est simple: on ne discute plus des faits, on discute de la “manière”, du “ton”, de la “responsabilité morale” du journal. Le contenu devient indécent par définition. Ribaud renverse la table: s’il faut absolument un coupable, prenez le plus commode, celui qui imprime.
Le contre-feu officiel: “obligation de réserve”, et circulez
L’autre article, lui, quitte la grimace pour l’horlogerie. Il raconte: le 23 octobre, Giscard apprend (par Christian Bonnet et deux proches collaborateurs) que Boulin a rencontré deux journalistes du Canard avenue Victor-Hugo sans prévenir son cabinet. Réaction présidentielle décrite comme “très sévère”: “faute grave”, “inadmissible”, et même “il y a autre chose”. Puis Giscard appelle Raymond Barre pour vérifier qu’il est au courant. Le lendemain, Conseil des ministres: aparté “très sec” entre Boulin et Alain Peyrefitte, allusion aux “campagnes de presse qui visent à atteindre l’État”, puis rappel solennel: les ministres doivent à la fois la réserve et l’interdiction de “prendre des initiatives personnelles” sans en référer au Premier ministre. Et, dans le même mouvement, Giscard interpelle Boulin: rendez-vous avec un journal “avide de révélations”, “cherche à lui nuire”. Quinze à vingt secondes, et rideau: le texte insiste, même sur ce point, le Président veut “dégager toute responsabilité”.
Le Canard pointe ici une double ligne de défense: d’abord l’ordre (la discipline, la réserve, l’État), ensuite l’évacuation (ce n’était qu’un “point”, un geste, une micro-scène). Or c’est précisément dans ces micro-scènes que la Vᵉ République se trahit: l’exécutif y parle comme un propriétaire de l’institution, et la presse y est traitée comme une effraction.
Le drame Boulin, la panique des scandales, et l’ombre des diamants
Impossible de lire cette page sans le climat d’octobre 1979 en arrière-plan: l’affaire Boulin explose, le ministre est retrouvé mort, et le pouvoir est déjà secoué par l’affaire des diamants de Bokassa, qui a fait du “démenti” un sport national et de l’indignation une stratégie de survie. Dans cette atmosphère, la presse n’est plus un contre-pouvoir: elle devient, pour l’Élysée, une fuite d’eau à colmater, puis un ennemi à désigner.
Ribaud le dit à sa façon: on réclame au Canard qu’il se taise au nom de la “décence”, puis on l’accuse de parler trop fort; on lui reproche de publier, puis on lui reproche d’avoir “poussé” quelqu’un en publiant. L’article factuel complète: au sommet, on ne discute pas seulement d’un ministre en difficulté, on discute d’un “journal” qui “vise l’État”. Ce glissement est capital: ce n’est plus Boulin qui est au centre, c’est la protection de la citadelle.
Un aveu par la caricature: quand la morale sert de gourdin
Ce que Ribaud épingle, au fond, c’est la morale de service. Celle qui surgit après coup, se drape de larmes, et réclame surtout une chose: qu’on ne remonte pas la chaîne des responsabilités. La “haute moralité” devient un gourdin pour frapper l’enquête. Et l’“obligation de réserve” devient un cadenas: pas tant pour protéger l’État que pour protéger ceux qui parlent en son nom.
Le Canard ne prétend pas, ici, résoudre l’énigme Boulin. Il fait autre chose, plus canardesque: il met en scène la réaction du pouvoir à l’idée même qu’un ministre puisse parler à la mauvaise porte. Et il montre, en regard, l’absurdité des accusations contre le journal: si l’on cherche un assassin commode, on finit toujours par accuser l’encre.
“Ce que fut l’affaire Salengro” ou la comparaison paresseuse
Un parallèle brandi comme une massue
Ce petit papier de page 5 vient comme une note de bas de page… mais une note au couteau. À peine Robert Boulin mort, “de bons confrères et de bonnes âmes” dégainent l’analogie automatique: Boulin = Salengro. Le texte démonte l’amalgame d’entrée de jeu: rappeler Salengro à propos de Boulin, écrit le Canard, c’est faire preuve d’une “malveillance” autant que d’une “solide ignorance historique”. Et l’on comprend pourquoi: dans l’affaire Salengro, la mécanique était celle d’une campagne calomnieuse menée par la presse d’extrême droite, visant un ministre socialiste du Front populaire, jusqu’à l’épuisement, jusqu’au suicide. Ici, en 1979, on voudrait faire passer la publication de documents et le travail d’enquête pour une opération de démolition comparable. Le journal refuse qu’on lui colle ce costume-là, cousu de fil noir.
Rappeler les faits, c’est rappeler les responsabilités
Le rappel historique est précis, et il sert une thèse: Salengro a été visé par une accusation de “désertion” pendant la guerre de 14-18, accusation relayée et amplifiée par une presse d’extrême droite et antisémite, avec des titres et des noms cités: L’Action française de Charles Maurras, et Gringoire. Salengro, lui, demande une commission d’enquête parlementaire; il est blanchi; le rapport est adopté à une majorité écrasante (421 voix contre 63). Et, malgré cela, “éprouvé” par l’affaire et par le décès récent de sa femme, il se donne la mort. La conclusion du papier est sèche: “victime de la calomnie et de la calomnie seule.” Autrement dit, dans Salengro, l’enchaînement causal est revendiqué, assumé, documenté.
La cible du Canard: ceux qui veulent faire taire le thermomètre
Pourquoi ressortir cette leçon en pleine tempête Boulin? Parce que l’analogie sert à déplacer le débat: au lieu de parler d’un ministre, d’un dossier, de pièces, on parle d’un “journal qui tue”. Le Canard renverse alors le projecteur: ce ne sont pas les mêmes acteurs, pas les mêmes méthodes, pas la même histoire. Dans l’affaire Salengro, la presse calomnieuse fabriquait une “désertion”; en 1979, le Canard dit s’être “tenu rigoureusement aux faits” et aux documents sur lesquels la justice elle-même s’appuyait. Ce rappel n’est donc pas un cours d’histoire gratuit: c’est une riposte à l’attaque morale, une façon de dire: cessez d’utiliser les morts comme paratonnerres, et cessez de vous servir de Salengro comme d’un alibi commode pour sommer la presse de se taire.





