N° 3082 du Canard Enchaîné – 21 Novembre 1979
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Carter la terreur
Novembre 1979 : Carter gèle les avoirs iraniens, et la planète “sérieuse” se met à transpirer. Dans Un gel brûlant, Pierre Detif raconte la panique chic des banques, des états-majors pétroliers et des capitales européennes : tout le monde soutient Washington, mais personne ne veut prononcer le mot qui fâche. Car le vrai otage, ce n’est pas seulement l’ambassade à Téhéran : c’est la monnaie. Si le dollar vacille dans le commerce du pétrole, “tout flotte”, et le franc paraît soudain… trop petit.
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Un gel brûlant : quand la morale se branche sur la pompe à dollars
Le titre de Pierre Detif est un oxymore qui colle au cuir de l’époque : le “gel” décidé par Jimmy Carter contre l’Iran devient aussitôt “brûlant”, non parce qu’il réchauffe la justice, mais parce qu’il met le feu aux nerfs des gens sérieux. En quelques heures, raconte Detif, l’ayatollah, les otages, l’Iran, le pétrole cessent d’être des sujets “exotiques” pour redevenir ce qu’ils sont au fond depuis des décennies : des variables de panique sur les marchés, des leviers sur les monnaies, des interrupteurs dans les coffres.
On est à l’automne 1979. La révolution iranienne a déjà retourné la table, le Shah a disparu du décor, l’OPEP et le souvenir des chocs pétroliers tiennent encore les économies occidentales par le col. Et, début novembre, l’affaire des otages à Téhéran ajoute une étincelle politique sur un bidon déjà chaud. Detif saisit l’instant précis où la diplomatie, la finance et la trouille se mettent à parler la même langue, une langue qui ne conjugue qu’un verbe : “sécuriser”.
Carter “la Terreur” : le justicier qui affole les banquiers
Detif rebaptise Carter “la Terreur”, non pour le peindre en tyran, mais pour souligner l’hypocrisie du frisson. Ce ne sont pas les “diamants fanatiques de Khomeiny” qui font trembler Paris, mais les “locataires de la Maison-Blanche” capables de bloquer des avoirs iraniens déposés dans des banques américaines. Autrement dit : la peur ne vient pas du turban, elle vient du guichet.
Il décrit un monde bancaire qui, au premier signe de sanction, se met à courir comme une poule sans tête… avec des costumes trois pièces. Les états-majors des grandes compagnies, les banques parisiennes, les capitales européennes, tout ce petit monde découvre soudain qu’un acte politique peut dévisser une mécanique qu’il croyait “technique”. La stupéfaction, chez Detif, n’a rien de noble : elle est professionnelle. La finance adore la “liberté des capitaux” jusqu’au jour où les capitaux se prennent une frontière dans la figure.
Le “gros silence” : l’art de ne rien dire très fort
L’une des plus belles trouvailles du papier est ce “gros silence” qu’il met en scène. Les banquiers sont interrogés, ils parlent à demi, ils s’indignent à quart, ils s’étouffent à l’unité. Tout le monde sait quelque chose, mais personne ne veut être celui qui le dit, parce que dire, c’est engager. Detif évoque une rumeur, une inquiétude, une méfiance qui persiste “sur les rives du golfe Persique” comme “dans les capitales européennes”. Et il faut entendre le gag derrière la géographie : le golfe fournit le pétrole, l’Europe fournit les angoisses.
Dans ce concert de prudence, Detif aligne les noms comme on aligne les dominos de la crédibilité : le secrétaire au Trésor Michael Blumenthal Miller, Raymond Barre, Helmut Schmidt. Les responsables, eux, “restent dans le vague”, “montrent leur solidarité” avec les États-Unis, ou souhaitent “demeurer sur la touche”. La touche, ici, n’est pas un poste d’observation : c’est une planque. On soutient, mais on ne signe pas. On approuve, mais on ne chiffre pas. La politique étrangère devient une figure de patinage : surtout ne pas tomber sur un mot.
La vraie menace : pas l’Iran, mais la monnaie
Detif se moque du catastrophisme minute, mais il ne nie pas le nerf du problème : si l’Iran, ou d’autres États pétroliers, se fâchent avec le dollar, tout flotte. “Tout flotte”, écrit-il, et le mot est parfait parce qu’il a l’odeur de la marée noire et la légèreté d’un billet de banque. La question n’est pas seulement “aura-t-on du pétrole ?”, c’est “dans quelle monnaie, et à quel prix, et avec quelle confiance ?”
Il rappelle le volume : des dizaines de milliards de dollars d’exportations iraniennes, des réserves en devises qui gonflent les places financières, et la possibilité que le jeu se grippe si la sanction américaine devient un précédent. Là, Detif touche juste : l’Occident adore les sanctions tant qu’elles s’appliquent aux autres. Mais quand elles démontrent qu’un État peut immobiliser de l’argent “chez lui”, elles font soudain réfléchir à un détail embarrassant : l’argent, ça peut aussi être un otage.
“Le franc trop petit” : la souveraineté en monnaie de poche
Le passage sur “le franc trop petit” est une grimace très française. Detif évoque la menace d’un abandon du dollar comme monnaie pétrolière au profit d’un “panier” de devises (mark, franc suisse, franc français), et il glisse aussitôt le sous-entendu : dans ce panier-là, le franc fait figure de pièce jaune au fond d’un sac de sport.
On retrouve la France de Giscard et Barre, engluée dans l’inflation, les politiques d’austérité, la chasse aux déficits, et pourtant dépendante d’un système monétaire mondial qu’elle ne maîtrise qu’à la marge. Detif ne fait pas un cours d’économie, il fait mieux : il montre une souveraineté qui se mesure au diamètre des billets qu’on accepte. Et quand il conclut que “nous ne sommes plus maîtres de rien”, ce n’est pas une posture apocalyptique : c’est le résumé d’une décennie où l’énergie, la monnaie et la géopolitique ont repris le volant.
Les dessins : la morale en vitrine, le cynisme en arrière-boutique
Le papier est renforcé par la galerie graphique. Le visage de Khomeiny, planté au milieu comme un épouvantail à traders, rappelle que l’Occident a besoin d’un masque pour nommer sa peur. Et la vignette “Progressisme islamique” est un crochet au menton : Detif pointe l’argumentaire occidental de circonstance, cette façon de découvrir les droits des femmes ou des minorités uniquement quand cela sert à mesurer la “respectabilité” d’un régime… ou à justifier un frisson de Bourse.
Au final, “Un gel brûlant” est un article sur une contagion : celle qui fait passer une crise politique pour une crise financière, puis une crise financière pour une crise de civilisation, le tout en une matinée. Detif ne délaye pas : il épingle. Et il laisse une question en suspens, plus inquiétante que l’ayatollah : qui gouverne vraiment, quand les otages changent de nature et deviennent des réserves en dollars ?





