N° 3089 du Canard Enchaîné – 9 Janvier 1980
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L’arnaque napoléonienne
Dans la “Mare aux Canards” du 9 janvier 1980, Claude Roire raconte comment, sur fond d’essence qui grimpe et de “libération des prix”, un “coup d’accordéon” sur l’or a laissé les petits épargnants plumés. Le “napo” passe de 1 130 F à 611 F en vingt-quatre heures, tandis que le cabinet de Monory invoque le “marché libre” et que la vente à découvert fait les “heureux gagnants” (BNP citée). Exemple assassin: un retraité finit avec 13 napoléons à 2 700 F pièce. Parfaitement légal, affreusement efficace.
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Or, pétrole, libération des prix : l’art de flinguer le pigeon
Claude Roire ouvre 1980 comme on lève un rideau sur une arnaque bien huilée: “un sacré festival, pour un début d’année !”. Raymond Barre devrait “jubiler”, écrit-il, tant le contribuable-consommateur a l’impression d’être berné… et pas à moitié. L’essence grimpe, l’État “arrondit son magot fiscal”, les “marges bénéficiaires” sont “libérées”, l’indice des prix s’envole, les loyers “prennent l’ascenseur”, et, pour finir le mois, les salariés se prennent “la nouvelle majoration des cotisations de Sécurité sociale”. Roire résume: “matraquage tous azimuts”. Le décor économique est planté: inflation, rigueur, et une majorité giscardienne qui cherche à faire avaler la pilule avant que la présidentielle ne commence vraiment.
Mais au-dessus de ce brouillard social, il y a pire: “scandale à la Bourse”. Là, le Canard ne parle plus d’austérité, il parle de prestidigitation. Le gouvernement aurait “encouragé” un formidable “coup d’accordéon” sur les cours de l’or. Traduction Roire: les petits épargnants en ressortent “dépouillés”.
La panique du “napo”: montagnes russes et main invisible… très visible
Le cœur de l’affaire, c’est cette ruée sur le napoléon (le “napo”), où les “sans-grades” du métal jaune se font rincer en public. Tout démarre le mercredi 2: la cotation de l’or est suspendue “pour cause de hausse exagérée”, décision “jamais prise auparavant”. Les petits épargnants, affolés, multiplient les ordres d’achat. Résultat: le jeudi, le “napo” s’envole à 1 130 francs. Et le vendredi, c’est la grande dégringolade: 611 francs. Roire insiste: “Jamais, le cours de l’or n’avait été pris dans pareilles montagnes russes.”
Première explication, “la plus indulgente”: l’ambiance de fin de décennie, les “bruits de bottes” et les “vœux catastrophistes” de Giscard… et du pape. Même recette que dans le laïus télévisé du Nouvel An: exploiter les angoisses pour faire avaler “une couleuvre”. Sauf que cette fois, “c’en était tout un paquet”.
Mais Roire ne s’arrête pas au climat. Il montre le mécanisme du piège: quand les épargnants voulaient acheter, “il n’y avait pas assez d’or” (donc ça montait); quand ils voulaient vendre, “il y en avait trop” (donc ça baissait). “C’est tout bête, la loi de l’offre et de la demande.” Bête, oui, mais surtout commode quand quelqu’un règle le thermostat.
“Non-assistance”: Monory, le marché “libre”, et les perdants “ont toujours tort”
C’est ici que l’article serre la vis. Le marché, “cette fois, n’explique pas tout”. Roire affirme que le gouvernement savait “qu’un coup tordu se préparait” et qu’il “l’a encouragé”. Vendredi matin, quand la ruée des vendeurs devient évidente, des techniciens de la Bourse et des journalistes spécialisés alertent les ministères “de la rue de Rivoli”, ceux qui contrôlent la Bourse et ses aléas. Réponse, rapportée par Roire, d’un membre du cabinet de René Monory: “Nous n’avons aucune raison d’intervenir sur ce marché libre.” Et Roire traduit, sec: “En clair, les perdants ont toujours tort.”
Sauf que l’État a des moyens. Traditionnellement, rappelle-t-il, la Banque de France intervient sur le marché de l’or, en vendant ou en achetant, pour calmer hausse ou baisse. Et elle s’appuie pour cela sur une “certaine Compagnie parisienne de réescompte”, société privée, “le plus gros fournisseur” du marché parisien de l’or. Autrement dit: la digue existe, et le verrou est à portée de main.
La “folle ruée vers l’or”: boutique fermée, retraité tondu
Roire fait ensuite descendre l’arnaque au niveau du trottoir. Dès jeudi matin, la directrice du Crédit de la Bourse, une des officines connues du négoce d’or, se dit “indignée” (c’est son mot) qu’on ait incité les épargnants à passer “des ordres d’achat à n’importe quel prix”. Elle ajoute: “Je suis persuadée que certains ne pourront pas payer au cours du jour.” Et, prise d’un “sursaut d’honnêteté”, elle ferme même sa boutique jeudi, jusqu’à l’heure de fermeture du marché officiel.
Puis vient l’exemple, cité via La Lettre de l’Expansion, qui vaut leçon de choses… et de claques. Un retraité passe un ordre d’achat pour 50 napoléons à 1 130 F (soit 35 000 F). La banque exécute jeudi en achetant 50 pièces à 1 130 F (soit 56 500 F). Et pour s’en tenir aux 35 000 F initiaux, la banque revend vendredi 37 pièces à 574 F (après déduction de la taxe de 6 %), laissant au “pauvre homme” 13 napoléons qui lui reviennent à 2 700 F l’unité. “Sans doute un record… On allait le dire…”
Ici, l’ironie du Canard n’a même plus besoin de grimace: la simple arithmétique fait le travail. On n’a pas “mal investi”. On a été promené, puis lâché dans le fossé, portefeuille en bandoulière.
Les “heureux gagnants”: la vente à découvert, ou comment plumer légalement
Pour que certains se ruinent, il faut que d’autres se régalent. Roire donne la mécanique: la “vente à découvert”, “réservée aux détenteurs de gros capitaux” (directeurs financiers de groupes industriels, gérants de fortunes, banquiers). Le truc consiste à vendre au plus haut des “napo” qu’on ne possède pas (jeudi), puis à les racheter au plus bas (vendredi) pour pouvoir les “servir” à la clientèle “des guichets”. L’expression est du métier; Roire la laisse claquer comme une porte.
Et il pointe un acteur: “Les banques nationalisées sont passées maîtresses” de cet exercice “hautement moral”. La plus active, “selon les professionnels de la Bourse”, serait la BNP. “L’exemple vient donc de haut.” Voilà l’élégance du moment: une manœuvre “parfaitement légale”, mais que Roire dit n’avoir “encore jamais vu” se dérouler “aussi grossièrement”.
“Mieux à faire”: brûler les doigts des petits pour mieux vendre l’emprunt d’État
Reste la question qui donne au “coup d’accordéon” son arrière-goût politique. Pourquoi laisser la casserole bouillir sur la tête des petits épargnants ? Roire rapporte l’explication d’un “habitué de la Bourse”: tout ce battage tombe au moment où l’État doit lancer un nouvel emprunt, “8 milliards, à 12 %”, prévu le 17 janvier, et qui “risque de se placer plutôt mal auprès de la clientèle”. Dans cette logique, Monory et Barre ne seraient “certainement pas mécontents” que les petits épargnants se soient “cassé la gueule sur l’or”: cela leur apprendra à “bouder un emprunt d’État”. Roire précise que Le Monde rapporte ces propos.
On comprend alors le titre à double détente: “flinguer le pigeon”, ce n’est pas seulement le faire payer à la pompe, au loyer et à la Sécu. C’est aussi lui offrir, en prime, une leçon de civisme financier: se faire tondre sur l’or, pour revenir, penaud, au bercail de l’emprunt. Et dans les rangs de la majorité, Roire entend déjà le soupir: “Pourvu que ça tienne.” Oui. Mais jusqu’à quand ?





