N° 3090 du Canard Enchaîné – 16 Janvier 1980
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Cette dame au jabot vert
Dans Le Canard du 16 janvier 1980, Jean Clémentin raconte l’élection annoncée de Marguerite Yourcenar à l’Académie française comme une opération de prestige plus que comme une révélation littéraire. De l’île du Maine à Radioscopie (Jacques Chancel) puis Apostrophes (Pivot), l’opinion s’emballe, Gallimard réimprime, et la Coupole cède. Reste un détail “bagatelle”: la nationalité, réglée en 24 heures sur ordre d’Alain Peyrefitte. Au bout, Clémentin voit surtout “Giscard sur le podium”.
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Cette dame au jabot vert
Jean Clémentin raconte l’affaire Yourcenar comme on raconte une cérémonie où l’encens sert surtout à masquer l’odeur de manœuvre. On est au début de 1980, Giscard est encore à l’Élysée, la présidentielle de 1981 se profile, et Le Canard observe une République qui adore les rubans… surtout quand ils se voient en photo. Le “jabot vert” de l’Académie française, ce grand col amidonné des Immortels, devient ici un accessoire de communication, presque un pupitre portatif.
Le texte commence pourtant loin, très loin des dorures du Quai Conti: “Il y a vingt ans, deux femmes, une Européenne et une Américaine, s’installent dans une île minuscule” au large du Maine, “à deux pas du Canada”. L’une écrit “en un français concis, lumineux”, l’autre traduit “au plus près”. Vingt ans de “communion sentimentale et intellectuelle”, et une œuvre tournée vers “la Grèce, Rome, la Chine ancienne”, “le monde germanique d’avant la Première Guerre mondiale” ou “le Moyen Âge”: une “quête inlassable de l’unité, de l’universalité de la culture humaine”. Clémentin insiste: la grandeur littéraire n’est pas un trophée de salon, c’est un long compagnonnage, une discipline, une vie.
Et puis, dans la vie quotidienne, “l’âge vient, et la maladie”. Celle qui traduit, “l’Américaine”, s’éteint. Yourcenar, “l’Européenne”, la veille, ne quitte plus la maison, “pas même pour son habituelle promenade-méditation autour de l’île”. “La mort gagne.” Le contraste est brutal: d’un côté la fidélité et le deuil; de l’autre, bientôt, les jeux de l’Institut.
Votre Excellence et les gadgets: l’Académie comme opération de prestige
Clémentin raconte que Marguerite Yourcenar, harcelée “depuis deux ans”, finit par lâcher: puisqu’on veut “faire d’elle la première académicienne française”, elle peut “voyager et même venir à Paris”, “pour le Quai Conti et ses feuillages”. L’écrivain, rappelle-t-il, a déjà accepté en 1971 d’entrer à l’Académie royale belge. Et côté œuvre, elle n’est pas née de la dernière pluie: L’Œuvre au noir, Les Mémoires d’Hadrien, Sous bénéfice d’inventaire, sans oublier Alexis, ou le traité du vain combat. Pourtant, remarque Clémentin, les jurys français l’ont longtemps regardée de biais: “Yourcenar n’a reçu aucun ‘grand’ prix. C’était un grand écrivain, mais…”
Et voilà qu’on veut la mettre à l’Académie.
Pour Clémentin, ce n’est pas l’Académie qui découvre Yourcenar, c’est l’Élysée qui découvre un “coup” possible. Il parle d’une “combine agréable à l’Élysée et marquée de dérision”. Au début du septennat, dit-il, on dresse “une liste des coups, gadgets et idées chic par quoi épater, à jet continu, les populations”. Dans le lot: faire élire des femmes à l’Académie des sciences et à l’Académie française. C’est présenté comme progrès, mais traité comme mise en scène.
Il rappelle au passage les tentatives précédentes: “Naguère dame Parturier, du ‘Figaro’… s’y essaya.” Et Louise Weiss, “de plus ample surface”, tentant sa chance avec “de bons livres de Mémoires” et une longue activité politique et culturelle, mais plombée, selon lui, par un “handicap”: elle “s’affiche gaulliste quand il convient de giscardiser” et fréquente “des cénacles… où l’on ne professe pas” l’admiration qu’elle “estime mériter”. La satire vise le système: on ne choisit pas seulement des plumes, on choisit des usages, des allégeances, des utilités.
D’Ormesson, Mistler et la Coupole: les vieux messieurs se cabrent
Le Canard aime les noms, Clémentin aussi. Il raconte que ce serait Jean d’Ormesson qui, le premier, prononce le nom de Yourcenar. D’Ormesson est décrit au vitriol feutré: “petit marquis du bel air”, à qui “rien de ce qui est mondain ne lui échappe”. Clémentin épingle même Giscard, qui “prend Maupassant pour un maître à penser”, et aurait conseillé l’affaire à son entourage, entre “Valyus et Trissotin” (la littérature comme répertoire à citations, et le pouvoir qui s’y mire).
La machine, pourtant, coince au cœur de l’Institut. Jean Mistler, secrétaire perpétuel, “entend la chose”, puis recule: Yourcenar se refuse aux “simagrées usuelles”, aux “visites”, et Mistler renonce “sur la réaction de ses contemporains”, “les plus de soixante-dix berges”. Clémentin dresse alors l’inventaire des résistances: “misogynes par habitude”, “gâteux”, “traditionalistes”… et même “de rares mais perspicaces esprits” qui sentent “l’arnaque”. Résultat: une “majorité de non”. Et la phrase tombe comme un tampon encreur: “Rien à voir… avec le talent de Marguerite Yourcenar; mais s’il fallait considérer le talent pour faire un académicien, les tailleurs de verdure feraient tapisserie.”
Autrement dit: ici, on élit des postures, pas des pages.
Chancel, Pivot: l’audiovisuel comme bélier
Après l’affront, “les mousquetaires” se replient “sous leur tente” et préparent d’autres plans. Et là, “la grosse artillerie”, c’est-à-dire l’audiovisuel, entre en scène. Jacques Chancel se rend sur l’île du Mont-Désert et consacre une semaine de Radioscopie à la “grande dame des lettres”. Puis Bernard Pivot “s’engouffra dans la brèche” et Apostrophes devient un tremplin. Clémentin liste, comme on énumère les ingrédients d’un emballement: “humour retenu”, “générosité”, “profondeur”, “vivacité” du regard, “virilité tranquille” du propos, “adhésion aux vraies causes contemporaines”, “féminisme même”, à condition que les femmes “ne cherchent pas à égaler les hommes dans ce qu’ils font d’ignoble”. Le public prend “un coup au cœur”, Yourcenar “devint un auteur à la mode”, Gallimard réimprime “à tour de bras” sans suffire à la demande. Et Clémentin glisse un détail révélateur: en décembre, elle apparaît dans les listes de best-sellers, après le “Goncourt” d’Antonine Maillet et Jeanne Bourin.
Le portrait n’est pas méchant envers Yourcenar. Il est ironique sur la manière dont un pays a besoin d’une émission de télévision pour se souvenir qu’il a des écrivains.
8 mars, passeport express, Peyrefitte: quand la “Bagatelle” devient affaire d’État
Une fois l’opinion chauffée, les “événements se précipitèrent”. L’élection est fixée au 8 mars, “avec toutes garanties de bonne fin des travaux et clés en main”. Et surgit un grain de sable administratif, aussitôt balayé: Yourcenar, “en se faisant naturaliser américaine”, avait omis de “réserver son droit à la nationalité française”. “Bagatelle!” écrit Clémentin. Le consul de France à Boston, l’un des plus assidus démarcheurs, “tiens donc” un fonctionnaire des Affaires étrangères, lui décroche en “vingt-quatre heures” un passeport français, “d’ordre du garde des Sceaux, Alain Peyrefitte”, lui-même académicien et “toujours au service du maître du moment, en attendant de le doubler”.
C’est là que l’article devient franchement canardesque: le passeport n’est plus un papier, c’est un sésame de scène. La République fait de l’administration un souffleur qui pousse l’actrice au bon endroit, au bon moment.
Giscard sur le podium: la solennité comme décor électoral
Clémentin termine en imaginant la suite: la séance de réception solennelle, “tout comme l’accueil” récent, par l’Académie des sciences, de sa première femme, Mme Choquet-Bruhat, “en présence du protecteur de l’Institut”, c’est-à-dire du président de la République. Giscard, “bien entendu”, ne manquera pas de faire “un laïus d’une haute élévation de pensée électorale”. Et Clémentin prête aux Immortels un murmure cruel: “toute l’affaire n’a été montée qu’en vue de ce couronnement-là: Giscard sur le podium!”
Dernière pirouette, presque tendre et presque acide: beaucoup d’admirateurs se demandent pourquoi Yourcenar, si “détachée de la gloriole”, accepte “dans ces conditions”. Peut-être “la cause des femmes”, peut-être “l’occasion de prononcer un discours senti”. Ou peut-être, suggère Clémentin, le plaisir de regarder les “jeux des hommes”, de confirmer “la vanité et l’inanité incarnées”, et de rire “de son bon rire” en voyant “leur chef déplumé” dodeliner avec “ce quarteron d’écriveurs pour la plupart sans éclat”.
Le jabot vert, chez Clémentin, ne sert pas à sanctifier Yourcenar. Il sert à déshabiller le décor.





