N° 3096 du Canard Enchaîné – 27 Février 1980
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Ça se confirme: Marchais a été drogué par la CIA
À la une du 27 février 1980, Gabriel Macé feint de poser un diagnostic: “Ça se confirme: Marchais a été drogué par la CIA.” S’appuyant sur MK-Ultra (rapport Turner), il explique les contorsions du chef du PCF à coups de “psychotropes” qui “provoquent des discours aberrants”. Preuves par l’absurde: “seuls défenseurs des droits de l’homme” mais porte fermée à Pliouchtch, silence sur Sakharov, JO de Moscou vendus comme vitrine du “bonheur” soviétique, et Gremetz refusant de répondre à Jamet. Conclusion hilarante et cruelle: la CIA aurait même “détruit l’union de la gauche”. Effets provisoires? “Espérons-le.”
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Ça se confirme : Marchais a été drogué par la CIA
Gabriel Macé commence par un clin d’œil de faux sérieux, ce ton canardesque où l’on prend la loupe scientifique pour examiner… une énormité politique. Le titre, “Ça se confirme”, pose l’autorité du diagnostic; la phrase qui suit, “Marchais a été drogué par la CIA”, pose l’absurde comme hypothèse raisonnable. Et l’article déroule alors une mécanique impeccable: si Georges Marchais dit n’importe quoi, c’est qu’on lui a mis quelque chose dans le café. À charge de prouver le “quelque chose”.
Nous sommes fin février 1980. L’Union de la gauche s’est déjà défaite, le PCF s’est durci, le débat sur les droits de l’homme en URSS et les dissidents (Sakharov, notamment) traverse l’opinion, et l’Afghanistan occupe encore l’arrière-plan avec la question du boycott des Jeux olympiques de Moscou. Marchais, lui, multiplie les sorties péremptoires, les paradoxes, les contorsions oratoires, et Macé choisit de les traiter non pas comme une stratégie, mais comme un symptôme.
MK-Ultra: l’alibi “scientifique” pour expliquer le délire
Macé rappelle un élément réel, qui sert ici de tremplin comique: le rapport de l’amiral Stanfield Turner sur le programme “MK-ultra” de la CIA, publié en août 1977. Le rapport évoquait des spécialistes envoyés à l’étranger, “notamment en Europe”, pour mener des expériences sur “des individus représentant un pays du bloc communiste”. L’objectif, résumé au cordeau: “déraquer leur cerveau” en leur faisant absorber à leur insu des drogues “psychotropes”, lesquelles “troublent la mémoire, modifient le comportement sexuel et provoquent des discours aberrants”, finissant par “discréditer le personnage”.
Macé a trouvé sa charpente: voilà, c’est écrit, donc c’est possible. Et puisqu’un programme existe, pourquoi Marchais n’en serait-il pas la victime modèle? La satire consiste à plaquer une explication de laboratoire sur des contradictions politiques bien terrestres. C’est plus drôle, et plus cruel, parce que cela revient à dire: même dopé, il ne ferait pas mieux.
Les “droits de l’homme” au marteau-piqueur: Pliouchtch, Sakharov et la porte fermée
“Tout indique”, écrit Macé, que Marchais est “actuellement victime” de ces psychotropes. La preuve? Quand il tape du poing: “Nous sommes les seuls défenseurs des droits de l’homme”, alors qu’il vient “d’interdire l’entrée” de sa conférence au dissident “Pliouchtch”, et qu’il connaît le sort réservé à Sakharov “et à combien d’autres Sakharov”. Le Canard pointe ici une contradiction que l’époque voit très bien: un PCF qui se pare du vocabulaire des libertés tout en refusant de regarder la répression soviétique en face.
Macé ne commente pas longuement, il empile les faits comme des boîtes de conserve: plus on lit, plus on entend la boîte résonner. Et il conclut: “c’est dingue, c’est du délire verbal, il y a du psychotrope là-dessous.” Autrement dit: l’incohérence est si massive qu’elle devient, par jeu, un indice chimique.
Réfugiés d’URSS, boycott des JO: “bonne mine” et prospérité soviétique
Macé enchaîne sur d’autres sorties marchaisiennes: lorsque Marchais remarque que les réfugiés politiques d’URSS venus en France ont tous “bonne mine”; quand il soutient que les USA veulent boycotter les Jeux olympiques parce qu’ils craignent que “les Soviétiques n’emportent toutes les médailles”, et qu’ils ne veulent pas que des milliers de visiteurs constatent “la prospérité économique de l’URSS” et “le bonheur de ses habitants”. Pour Macé, c’est trop: “c’est dingue”, “du délire verbal” encore, donc forcément “du psychotrope”.
Le texte joue ici sur une idée simple: l’argument de propagande est présenté comme une hallucination, comme si la langue de bois était une intoxication au sens propre. C’est une façon, assez vacharde, de dire que la fidélité au récit soviétique relève d’une transe plus que d’une analyse.
La liberté d’expression selon Georges, et Gremetz qui se cache derrière Le Quotidien de Paris
Macé ajoute un contrepoint radiophonique: Marchais affirme être pour “la liberté d’expression” et “la pluralité de la presse” au moment même où son “pote Maxime Gremetz”, à France Inter dans “Face au public”, refuse de répondre aux questions de Dominique Jamet sous prétexte que Le Quotidien de Paris avait publié, en décembre, un article jugé insultant. Macé fait mine de s’inquiéter pour les militants: “comment voulez-vous qu’ils ne soient pas troublés?” Comment ne seraient-ils pas “amenés à constater, avec tristesse, qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la tête du pauvre Georges?” La moquerie vise autant la direction que la base: si l’appareil change de ligne au gré des micro-embarras, la troupe finit par se demander si le chef n’a pas avalé la mauvaise pastille.
La chute: la CIA a semé le trouble au PCF… et détruit l’union de la gauche
La “suite” pousse la plaisanterie jusqu’à sa logique politique. Macé aligne une sentence: “Mieux vaut être Juif en Union soviétique que Noir aux États-Unis”? Puis il conclut: “Mieux vaut, en tout cas, être Marchais en France que Sakharov en U.R.S.S…” Le Canard fait ce qu’il fait souvent: il retourne l’argument pour le rendre indécent, et le laisse sur la table.
Et la dernière pirouette est une petite bombe enveloppée de papier cadeau: “En somme, les spécialistes du programme MK-Ultra doivent se frotter les mains: non seulement, en droguant Marchais, ils ont détruit l’union de la gauche, mais encore ils ont semé le trouble au sein même du PCF.” La CIA, ici, devient un deus ex machina commode: elle explique tout, dispense d’assumer les erreurs, et permet de conclure, faussement charitable: “Mais les drogues psychotropes n’ont peut-être que des effets provisoires? Espérons-le.”
C’est toute la cruauté du papier: feindre d’excuser Marchais par la chimie, pour mieux rappeler que l’incohérence est une politique, pas un accident. Et si la CIA sert de bouc émissaire, c’est aussi parce que l’époque en raffole: dès qu’un discours dérape, on invoque un complot. Macé s’en amuse, et il montre que le complot le plus efficace n’est pas forcément celui qu’on imagine: c’est celui qui vous fait parler à votre place.





