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N° 3098 du Canard Enchaîné – 12 Mars 1980

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Le procès des cousins Giscard

Dans le Canard du 12 mars 1980, Roger Fressoz raconte le procès des “cousins” Giscard: dommages-intérêts bradés à la dernière minute, pièces “de la main de Bokassa”, et un aveu savoureux, via Me Boccara, des “deux bêtises” du cousin François (décoration et nationalité centrafricaine). En page 4, Claude Angeli élargit: Mme Dimitri refuse de témoigner, la thèse des “faux” s’essouffle, et de nouveaux documents de Berengo ressurgissent, entre “mensonge d’État” et “filière bancaire” du sacre. À l’audience, “les rieurs étaient du bon côté”.

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Ces plus très chers cousins

Le 12 mars 1980, l’“affaire des diams” change de costume: elle quitte la vitrine à scandale pour enfiler la robe d’audience. Et, dans le rôle des plaignants, ce ne sont toujours pas “Giscard” qui monte au front, mais ses “cousins” François et Jacques Giscard d’Estaing, déjà vus la semaine précédente au tribunal. Roger Fressoz raconte la retombée du procès du 5 mars avec un plaisir très précis: celui de voir la stratégie familiale se dégonfler au contact des pièces… et des rires.

Le titre est un coup de scalpel: “Ces plus très chers cousins”. Les cousins, on les appelle “chers” quand on signe une carte postale; “très chers” quand ils coûtent cher; “plus très chers” quand ils commencent à brader leurs prétentions à la baisse, pour sortir du guêpier sans trop d’éclaboussures.

La dégringolade: de 200 000 francs à 1 franc

Fressoz rappelle d’abord le mouvement de panique: les cousins réclamaient 200 000 francs chacun. Puis, “quelques heures avant l’audience publique”, surprise: ils “révisent leur tarif en baisse”, divisent leurs prétentions “par deux cent mille” et ne demandent plus que 1 franc chacun. Le commentaire tombe: “C’était de la braderie.” Comme si l’honneur, ce jour-là, avait une étiquette et une promo.

Pourquoi cette dégringolade? Les défenseurs des cousins invoquent une raison “savoureuse”: il serait “désagréable” pour leurs clients, “ces délicats”, de recevoir “l’argent du Canard”. Évidemment, note Fressoz, “Le Canard n’est pas Bokassa.” La pique est nette: s’il y a bien une caisse qui ne gêne pas, c’est celle de l’ex-empereur.

Les pièces: deux notes “de la main de Bokassa”

Quatre jours avant le procès, explique Fressoz, les avocats des cousins (le bâtonnier Bondoux et Me Boccara) demandent à voir les originaux des pièces versées par le journal au dossier. Et le Canard les montre. Peut-être, dit-il, ont-ils jugé “plus salutaire” de rabattre “leur superbe” et leurs exigences financières.

Ce que le Canard publie ensuite, “pour l’essentiel”, ce sont “deux notes originales signées de la main de Bokassa”. Elles attestent que les cousins ont bien reçu des cadeaux de l’ex-empereur. Là, la défense n’a plus beaucoup de marge: ils contestent la “qualité” de ces pièces, parlent de “constructions de circonstance”, de “documents anonymes”, de papier “sans en-tête”, de machines à écrire différentes… et, dans une dénonciation “vague”, ils n’osent même pas aller jusqu’à dire que ce sont des faux. Ils préfèrent la formule à la mode: des “faux grossiers”.

La scène est délicieuse parce qu’elle montre un tribunal pris entre la réalité d’un document et l’acrobatie d’un adjectif.

Le meilleur moment: “deux bêtises, deux imprudences”… et un cousin qui avoue

Fressoz souligne “un des meilleurs moments du procès”: la confession du cousin François, rapportée par la voix de Me Boccara. Il aurait commis “deux bêtises, deux imprudences”: d’abord, accepter de Bokassa une décoration “scintillante et rutilante”, et surtout se laisser conférer la nationalité centrafricaine. On apprend alors, ajoute Fressoz, que ce haut fonctionnaire, nommé à la tête de la Banque française du commerce extérieur, serait devenu “subrepticement binational” en 1978.

Et la farce bascule en tragédie politique quand Fressoz rappelle, à travers l’expression “cher parent”, l’ombre portée du président “Valéry” et de l’ex-empereur: les mots “empereur”, “décoration”, “nationalité” ne sont plus des anecdotes, ce sont des attaches.

“Chiffons de papier”, “croix-rouge”, et l’art de sauver la face en public

Fressoz se régale des contorsions: le bâtonnier Bondoux qualifie les pièces de “chiffons de papier”. Me Dumas propose: pour authentifier, pourquoi ne pas citer “le témoin n°1, Bokassa” ? Réponse: “Demande incongrue”, réplique le bâtonnier, très “chiffonné” et soudain peu curieux. Le tribunal, lui, apprécie.

Et Fressoz n’oublie pas la trouvaille morale des cousins: promettre que les dommages-intérêts iraient à la Croix-Rouge. Une annonce qui équivaut à une “pression morale”, mais qui permet surtout d’habiller une poursuite en geste charitable. Dans l’univers des diams, la vertu sert souvent d’écrin.

Les cousins et le parent terrible

Claude Angeli, lui, élargit l’affaire et lui remet du contexte africain sous les semelles. Son titre fait entendre ce qui se joue derrière les cousins: “le parent terrible”. Autrement dit: on peut convoquer François et Jacques au tribunal, mais c’est Valéry Giscard d’Estaing qu’on vise, et c’est l’appareil d’État qui se débat dans la boue des relations franco-centrafricaines.

Mme Dimitri refuse de “témoigner”: les bons témoins deviennent rares

Angeli commence par une scène qui ressemble à un rideau qu’on baisse: l’ex-secrétaire de Bokassa, Mme Andréa Anagnostopoulos, plus connue sous le nom de Mme Dimitri, refuse de prendre fait et cause pour François et Jacques. Les cousins lui avaient demandé un témoignage écrit “destiné au tribunal”, censé jeter le doute sur la valeur des documents produits par le Canard. Elle refuse. Et elle le confirme au téléphone.

La conclusion est mordante (sans employer le mot): “Les deux cousins Giscard sont vraiment mal lotis: leur dossier est mauvais; les bons témoins se font rares; et tout finit par se savoir…” Dans une affaire de cadeaux et de paperasses, le vrai danger, c’est la mémoire des petites mains.

La sauce ne prend pas: “faux”, “faux”, et l’obsession de la gueule

Angeli rappelle que certains, autour de Giscard, continuent d’insister sur l’idée de “faux documents”: Poirier, Ponia, Wahl, Hunt, “autres maladroits” risquant encore de parler de “documents sur les rivières de diamants centrafricains”. Mais l’article affirme que “la sauce ne prend pas”. Quand il faut répéter “faux” trop fort, c’est souvent que le papier résiste.

Et Angeli annonce de nouveaux documents “détournés”, échappés aux “barbouzes françaises” sur Berengo (le palais de la Renaissance), l’ambassade, et la “Taillerie nationale du diamant” à Bangui. Il rappelle le décor: pièces, mémoires, vitrées, classeurs, et ce “chalet en bois” de Berengo d’où auraient “disparu” quelque 16 000 diamants et divers bijoux de grande valeur. Sous-entendu: à force de courir après le Canard, on oublie l’inventaire.

“Mensonge d’État” et “filière bancaire”: des papiers qui parlent

Le bas de la page est un petit feu d’artifice de documents.

D’un côté, “Mensonge d’État”: un télégramme officiel (Quai d’Orsay vers l’ambassade de France à Bangui) qui contredit la version “Bokassa n’est pas français” et rappelle que, consulté, le ministère de la Justice considérait le président Bokassa comme ayant conservé de plein droit la nationalité française. Angeli montre comment la parole officielle peut se contredire selon les besoins du moment.

De l’autre, “La filière bancaire de Bokassa”: un télex où apparaît noir sur blanc le nom de François Giscard d’Estaing, à la BFCE, dans un message où le Premier ministre centrafricain Ange Patassé demande qu’on “prenne en considération distinguée” les fournisseurs, au moment des préparatifs du sacre. Là, on quitte le folklore des décorations pour entrer dans la logistique, les factures, les circuits, les intercesseurs.

Ce sont des papiers qui n’insultent personne. Ils se contentent de poser une lampe sur une pièce sombre.

Croque-notes d’audience : les rieurs étaient du bon côté

La page 4 ajoute le son de la salle. Angeli (et l’esprit maison) raconte une audience “curieuse et assez de robe”, où l’on s’amuse franchement. Mme Simone Rozès esquisse, dit-on, “un certain sourire”. On croise un bâtonnier Bondoux “escrimeur olympique” qui tente de “faire passer des propos un peu dissonants” en les enveloppant de “technique”. On croise surtout Me Roland Dumas, avocat du Canard, qui tire là où ça fait rire… et là où ça fait mal.

Un des moments les plus révélateurs, c’est quand l’on rappelle que les cousins ont choisi le civil: au civil, pas de témoins. Moins on veut de témoins, plus on craint qu’ils parlent. Dumas souligne l’évidence: s’il s’agissait réellement de diffamation de fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions, le correctionnel serait la voie “naturelle”. Mais le civil évite le débat public. Le rire, ici, devient une forme de commentaire politique: on a choisi la juridiction la plus feutrée possible pour une histoire qui sent la poussière.

Et, comme toujours, le Canard finit par rendre la morale à ceux qui la brandissaient. Les cousins, qui promettaient la Croix-Rouge et jouaient la vertu, se retrouvent égratignés par leurs propres “bêtises” et “imprudences”. Pendant ce temps, le “parent terrible” reste au centre du tableau: les cousins servent d’écran, mais la toile montre surtout l’Élysée.