N° 3100 du Canard Enchaîné – 26 Mars 1980
N° 3100 du Canard Enchaîné – 26 Mars 1980
19,00 €
En stock
Juste retour, juste milieu… et moutons en embuscade
À la une du 26 mars 1980, Gabriel Macé transforme la querelle CEE Giscard-Thatcher en guerre punique: “Thatcher, comme Carthage, sera détruite !” Le sommet de Bruxelles est repoussé, mais la bataille continue, entre moutons, “verts pâturages” et lettres ouvertes où l’on ressort 1944 et les “ennemis héréditaires”. Macé raille le “juste retour” de Thatcher (“I want my money back”) face au “juste milieu” de Giscard: deux slogans “inajustables”. On reparle du tunnel sous la Manche… et le Canard conclut: “Nous ne sommes pas sortis du tunnel.”
Couac ! propose ses canards de
3 façons au choix
En stock
La guerre giscardo-anglaise : “Thatcher, comme Carthage, sera détruite !”
Gabriel Macé ouvre la une du 26 mars 1980 comme on ouvrirait une carte d’état-major… dessinée sur une nappe de bistrot. Il y a bien un sommet européen, des chiffres, des contributions budgétaires et des moutons, mais le Canard préfère la fanfare. Le titre détourne Caton l’Ancien pour l’envoyer au front de Bruxelles: “Thatcher, comme Carthage, sera détruite !” Autrement dit: la querelle agricole et financière entre Paris et Londres devient une guerre punique, et Valéry Giscard d’Estaing se rêve stratège antique, glaive d’une Europe qui n’a même pas fini de régler son addition.
On est au cœur des crispations CEE de la fin des années 1970: la PAC coûte cher, le budget communautaire fait grincer, et Margaret Thatcher, arrivée au pouvoir en 1979, martèle son “juste retour” (“I want my money back”). De l’autre côté, Giscard s’efforce de tenir un “juste milieu” domestique, en évitant de se faire déborder par les “extrémistes” tout en jouant au chef de guerre dans les communiqués. Macé, lui, regarde ce duel comme une comédie de prestige: deux ego, un tunnel, et beaucoup de moutons.
Un sommet renvoyé, une pause “d’un mois”… et les Français sur pied de guerre
Macé commence par rappeler que la “guerre Giscard-Thatcher” n’a pas atteint son sommet: le sommet de Bruxelles prévu le 31 mars est renvoyé au mois de mai. Merci, écrit-il, au président du Conseil italien Francesco Cossiga, qui nous a évité, en ne formant pas un nouveau gouvernement italien (alibi commode de l’ajournement), un affrontement brutal. Cossiga a “un sens aigu de l’opportunité”: on lui fera “une fleur pour ses exportations de vins italiens…” Voilà la diplomatie selon Macé: un mélange de calendrier institutionnel et de bouquet de Chianti.
Mais la pause “d’un mois” ne doit pas empêcher “les Français de rester sur pied de guerre”. Et Macé glisse sa première pique: “En fait, c’est reculer d’un pas (de Calais) pour mieux sauter les moutons.” Recul stratégique, oui, mais orienté: les moutons sont l’obsession du moment, symbole de la querelle agricole et des tensions sur les importations britanniques, les prix, les quotas, les “verts pâturages européens” que Thatcher voudrait tordre.
Edouard Sablier “rouge”: ennemis héréditaires, 1944 et Jeanne d’Arc au gigot
Macé s’appuie sur une lettre ouverte d’Edouard Sablier (dirigeant du Daily Express), publiée par Le Journal du Dimanche (23 mars). Sablier rappelle que les Anglais et les Français seraient toujours des “ennemis héréditaires”. Il cite cette phrase: “J’ai toujours pensé que l’entrée de votre pays dans le Marché commun ne serait bonne ni pour vous, ni pour nous.” Et il ajoute, grandiloquent: “J’ai honte pour celui de vos rédacteurs qui, afin d’alimenter la querelle, ose rappeler le débarquement de vos troupes en France en 1944…”
Macé se régale de ces anachronismes, parce qu’ils montrent comment une dispute budgétaire glisse vite vers la mythologie nationale. Et il pousse plus loin: Edouard ne veut pas “ressortir Jeanne d’Arc” à chaque fois qu’on étudie “le prix du gigot”. Mais, dit-il, il se demande si le “départ” de la Grande-Bretagne ne serait pas souhaitable. La CEE devient un ménage où l’on menace de claquer la porte… en citant l’Histoire pour prouver qu’on a raison de crier.
Tunnel sous la Manche: “le chemin des dames de fer”
Sous le titre, Macé place un sous-titre qui est déjà un gag: “On reparle du tunnel sous la Manche”. Et le dessin signé Leffel montre Thatcher en “dame de fer” devenue tunnel, gueule béante, rails en direction de son gosier: “Le chemin des dames de fer”. Toute la chronique est là: on ne sort pas du tunnel, on en fabrique un avec la tête de Thatcher.
Le tunnel, ici, sert de métaphore à tout ce qui relie et sépare à la fois: un projet de liaison, et une querelle de séparation. Et la chute en page 8 le formule explicitement: “Juste retour” et “juste milieu” sont “inajustables”. “Nous ne sommes pas sortis du tunnel.” L’Europe du Canard, c’est une galerie creusée à coups de slogans incompatibles.
La revanche du Café de la Paix et l’amiral d’Estaing à Thanksgiving
La suite en page 8 déroule une autre veine: la guerre contre les British serait, “chez les Giscard d’Estaing”, une “tradition familiale”, qui daterait “de bien avant la guerre du mouton”. Macé rappelle une anecdote “historique”: pour fêter son admission au Club de Cincinnati, VGE aurait invité, à l’occasion du “Thanksgiving day” 1974, un haut gratin à un déjeuner élyséen “par petites tables”. Les places auraient été disposées “dans l’ordre de bataille” des unités de son ancêtre, l’amiral d’Estaing, lorsqu’il “délivra la Louisiane de l’occupation anglaise”.
Macé joue avec l’hérédité guerrière comme avec une vieille médaille qu’on ressort. Et il pousse l’ironie: les Anglais, qui n’auraient pas digéré d’avoir abandonné la Louisiane à un d’Estaing, auraient pris une revanche en s’appropriant “à la barbe de Valéry” le Café de la Paix, “joyau de notre patrimoine historique”. “Rude coup de bélier contre notre prestige!” Le patriotisme devient propriétaire: on défend l’Europe, mais on pleure surtout sur l’enseigne d’un café.
Le vrai nœud: “I want my money back” contre le “just middle”
Sous la farce, le papier vise un point précis: Thatcher exige une forte diminution de la contribution britannique à la Communauté, son “juste retour”, tandis que Giscard campe sur son “juste milieu” (Macé cite même la formule). Les deux sont “inajustables”. L’un veut récupérer, l’autre veut équilibrer. Résultat: on repousse les sommets, on menace, on s’envoie des lettres, on réveille 1944, on convoque Jeanne d’Arc, et on parle d’un tunnel qu’on n’a pas encore creusé.
Macé ne propose pas de solution, et il s’en moque: son sujet, c’est le théâtre. Une Europe qui s’imagine en empire romain, alors qu’elle patine dans des comptes d’apothicaire et des querelles de mouton. Et deux dirigeants qui, sous prétexte de budget, jouent surtout au prestige national.





