N° 3104 du Canard Enchaîné – 23 Avril 1980
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Hommages, ciseaux et mains sales
Dans le Canard du 23 avril 1980, “La cathédrale de Sartre” rend hommage à Jean-Paul Sartre… en distribuant aussi quelques coups de ciseaux. Le journal rappelle la censure de mars 1958 autour de La Question d’Henri Alleg et de la torture en Algérie, quand l’édito de Sartre finissait “barré” et illisible. Puis il observe les hommages de 1980, souvent donnés avec “les mains sales”: Dutourd, Frossard, L’Aurore et ses “doigts de roses”, jusqu’au Vatican “entre deux papes”. Un monument, oui, mais sans polir l’épine.
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Le monument du jour : La cathédrale de Sartre
Le Canard du 23 avril 1980 dresse une nef, mais en papier journal, avec des vitraux d’ironie et des chapiteaux de noms propres. “La cathédrale de Sartre”, c’est un hommage qui n’a pas l’air d’en être un: un salut au grand bonhomme, et, en même temps, une tournée de claques distribuées à ceux qui viennent déposer une gerbe en gardant les mains dans les poches. Sous-titre parfait: “Coup de ciseaux, coup de chapeau.” On coupe, on salue. Le Canard fait les deux à la fois, et il le fait en rappelant qu’il sait aussi bien enterrer les conformismes que saluer un écrivain.
Le texte part d’un détail d’époque qui dit beaucoup sur la France d’avant-hier: “Le nom de Dides vous dit-il quelque chose?” C’était, rappelle l’article, l’“éditorial” de Jean-Paul Sartre qui, en mars 1958, avait valu à L’Express une “double page censurée”, puis publiée dans le Canard “réduite de moitié, barrée de minces coups de crayon, lisible avec une loupe et même sans.” On se retrouve en plein moment gaulliste naissant (gouvernement Félix Gaillard), en pleine guerre d’Algérie, au temps où Sartre dénonce la torture et où l’État répond par les ciseaux. Le Canard rebranche ce souvenir sur l’actualité de 1980: Sartre vient de mourir (avril 1980), tout le monde lui rend hommage, et l’hebdo observe, amusé et contrarié, la ruée des grands de ce monde vers la statue fraîche.
1958: la censure comme papier carbone de la guerre d’Algérie
L’article se souvient: le 9 mars 1958, L’Express sort “un texte de Jean-Paul Sartre” à propos de La Question d’Henri Alleg, et Sartre y “dénonce la torture en Algérie”. À l’époque, la France a un gouvernement “inoubliable” (dit le papier) et des noms qui sentent la IVe République finissante: Chaban-Delmas, Bourgès-Maunoury, Pflimlin, Lacoste… Le rappel n’est pas décoratif: il dit que Sartre, avant d’être un monument, a été un problème public. Et que les hommages d’aujourd’hui sont souvent des oublis bien coiffés de ce qui faisait scandale hier.
Le Canard s’autorise au passage une petite perfidie d’archiviste: il cite Tréno (en page 1 du même numéro de 1958) et mentionne “les flics et les ministres” qui “ne bougèrent pas”. Autrement dit: ce qu’on encense maintenant a d’abord été ce qu’on a tenté d’étouffer.
“Les mains sales”: tout le monde veut toucher la statue, sans se salir
En haut de page, “La pièce de la semaine: LES MAINS SALES” et un dessin de Vazquez de Sola où “les grands de ce monde rendent hommage à Jean-Paul Sartre… à leur manière”. Les mains des Giscard, Peyrefitte, Ponia,... sont littéralement sales.
“L’Aurore” aux doigts de roses: sanctification et néologismes
Le papier réserve une section entière à la façon dont L’Aurore se découvre des “doigts de roses”. Guillaume Brulon y préciserait qu’il n’est “pas dans [ses] habitudes de cracher sur les tombes”, et qu’il n’est “pas Boris Vian qui veut”. Le Canard repère le procédé: se présenter comme délicat pour pouvoir ensuite y aller franchement, à couvert.
Brulon, “en pleine nausée”, s’emploierait joyeusement à jouer sur la violence, flirter avec la révolution, “mijoter la cuisson” de renégats, et distribuer des postillons aux prétentions “négatrices”. Le Canard conclut, moqueur: “En somme, si la terre tourne mal, c’est la faute à Sartre.” Et si Brulon cite McCarthy, alors l’apostrophe ne donne “que des postillons”. Le mot est bien choisi: l’antitotalitarisme de posture devient crachat contrôlé.
Entre deux papes: L’Osservatore, Daniélou, et Noël au Vatican
L’article glisse ensuite vers une autre manière d’hommage, plus inattendue: celle du Vatican. “Entre deux papes”, L’Osservatore (le journal officiel) n’aurait pas été d’une “grande charité” pour Sartre, mais “le défunt pape… l’appelait Jean-Paul”. L’oraison funèbre est dite “expéditive”. Et le Canard ajoute la pirouette: “Voilà pourquoi, sans doute, il n’est pas mort dans l’existentialisme: il est mort dans l’épate de Daniélou.” On voit le plaisir du journal à faire se cogner des mondes qui se détestent: Sartre et le Vatican, Sartre et la théologie, Sartre et la morale d’apparat.
Un hommage à la manière du Canard: rappeler le scandale, dégonfler les statues
Au fond, “La cathédrale de Sartre” n’est pas un panégyrique, et encore moins une nécrologie en velours. C’est un rappel: Sartre a été censuré, combattu, caricaturé; il a irrité les ministres, les flics, les bien-pensants, les journaux de droite, et même, à sa façon, les gardiens du sacré. Et maintenant qu’il est mort, tout le monde voudrait en faire un monument fréquentable.
Le Canard refuse le monument sans conflit. Il préfère une cathédrale construite avec des coupures de presse, des traits d’esprit et des noms: Dides, Alleg, Tréno, Morvan Lebesque, Frossard, Dutourd, Brulon, McCarthy, Daniélou… Les pierres ne sont pas du marbre, elles sont des citations. Et le coup de chapeau final, c’est précisément de ne pas laisser Sartre devenir une statue sans angle: garder l’épine, garder la question, garder la censure en mémoire. Une cathédrale qui ne sert pas à s’agenouiller, mais à se souvenir.





