N° 3109 du Canard Enchaîné – 28 Mai 1980
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Peyrefitte ou la sécurité qui ment
Dans le Canard du 28 mai 1980, Bernard Thomas rebaptise Peyrefitte “ministre de l’Insécurité”. Recalé dans ses coups de com’ et contesté par magistrats et avocats, le garde des Sceaux invoque la “volonté générale” et traite les juristes d’“ergoteurs”. Thomas démonte la logique: derrière “Liberté et sécurité”, un projet qui réduit le juge d’instruction, sanctifie le rapport de police, et laisse au parquet (donc au gouvernement) le dernier mot. Avec Vazquez de Sola, Peyrefitte rêve de supprimer le code pénal pour “sauver la République”. Résultat annoncé: grévistes, journalistes, opposants, “nous sommes tous des criminels”. Et “jamais on n’aura été moins en sécurité qu’avec ce type-là”.
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M. le ministre de l’Insécurité
Bernard Thomas reprend Peyrefitte comme on reprend un vieux refrain qui se veut hymne national: plus on le chante “sécurité”, plus il sonne “insécurité”. Et cette fois, il le place sous une enseigne qui claque comme une pancarte de cabinet: “M. le ministre de l’Insécurité”. Le texte est une charge à la Thomas: phrases courtes, indignation goguenarde, listes qui ressemblent à des procès-verbaux, et une idée fixe: sous prétexte de protéger la République, Peyrefitte fabrique surtout un droit commode pour l’exécutif, dangereux pour tout le monde.
Nous sommes fin mai 1980. Après les débats sur “Liberté et sécurité”, les magistrats, le barreau, une partie des juristes, et même des soutiens supposés du pouvoir ont dit leur méfiance. Peyrefitte encaisse mal. Et Thomas se moque de son malheur avec une cruauté rieuse: se faire “envoyer sur les Rozès” (Simone Rozès, présidente de chambre au TGI, déjà croisée dans les procès des cousins Giscard), être “désavoué”, “débouté”, “même pas dégoûté”. Un ministre de la Justice recalé “contre un simple journaliste du Monde” pour avoir voulu introduire un “mauvais référé” contre le quotidien: voilà “la Rozette du ridicule sur canapé d’outrecuidance”. Le Canard adore ces médailles imaginaires: elles tiennent lieu de décorations à l’envers.
L’académicien tortueux et la “brigade légère” : le bâton revient
Thomas rappelle que Peyrefitte, dans Le Nouvel Observateur, prétendait qu’à peine 10% des magistrats, des rouges, une “brigade légère, légère”, dénigraient son texte. Et voilà qu’“un corps d’armée” lui répond, “présidents de chambre en tête, grands conseillers chamarrés et petits chats fourrés au coude à coude”, tous criant: “inepte”, “inacceptable”, “vichyste”, “aberrant”. Ici, Thomas se régale d’un décalage: Peyrefitte voulait minimiser la fronde; il récolte une levée en masse, et le vocabulaire qui va avec.
Puis il décrit la suite comme un raté stratégique: Peyrefitte avait préparé une “attaque-éclair” sur l’Assemblée après un “pilonage de pub”: son Blitzkrieg est “un bide”. On ne parle même pas des 300 amendements de l’opposition. On parle d’une “négociation sordide sur la peine de mort” avec Philippe Séguin, député RPR des Vosges. Thomas prête une phrase de marchandage: “Je te passe le trois décapités par an, laisse-moi mon tour de vis pénal.” Et il conclut: d’accord pour des lois répressives, mais “pas sur ce projet tellement effarant” que même ses amis l’ont mis “à l’amendement”.
Le tableau est féroce: la “sécurité” devient un bazar parlementaire, la morale une monnaie, et le projet une machine tellement brutale qu’il finit par faire peur à ceux qui aiment pourtant serrer les boulons.
La “volonté générale” selon Peyrefitte : quand ça dérape (vite)
Thomas passe ensuite à l’argumentaire radio: au Club de la presse d’Europe 1, Peyrefitte lance superbement: “nous ne ferons pas voter les magistrats et les avocats sur ce projet. Ce texte concerne 53 millions de Français. Au placard, ergoteurs et baveux!” Et il ajoute une théorie: derrière le “sentiment d’insécurité”, il y a “une volonté générale”, et la loi est l’expression de cette volonté générale.
Thomas saisit ce glissement pour le pousser jusqu’au grotesque inquiétant: si la “volonté générale” réclame qu’on jette “les Juifs dans un ghetto” et qu’on ratonne “les Arabes”, Peyrefitte fera voter des lois dans ce sens. Voilà la logique dénoncée: quand on s’abrite derrière “le peuple” sans garde-fous, on ouvre la porte à tout. Le Canard ne dit pas que Peyrefitte veut cela; il dit que son raisonnement permettrait de l’accepter. Et c’est précisément ce qu’il appelle “les fumeux raisonnements”.
Auto-défense, “accidents”, et jeunes canardeurs décorés
Peyrefitte, pour sa défense, parle d’une “épidémie d’auto-défense” qui aurait fait vingt-neuf “accidents” en quelques mois. Thomas se moque: personne n’aurait pensé qu’il était du devoir du gouvernement de lutter contre ce fléau “en pacifiant les esprits”. Pas du tout: Peyrefitte conclut qu’il faut “ajuster le tir” (pardon, “la loi”) “avec les faits”. Ce sont donc les gestes qui font la norme. Et Thomas retourne le compliment: les “canardeurs de jeunes chevelus” avaient raison, puisque le ministre s’appuie sur leurs gestes exemplaires pour faire voter une loi. “On devrait leur donner la Légion d’honneur.”
La satire vise l’inversion: au lieu de calmer, l’État s’adosse au pire pour durcir. Au lieu d’éduquer, il compile.
Supprimer les juges d’instruction: croire les rapports de police, laisser trancher le parquet
La seconde partie (avec le dessin de Vazquez de Sola) pousse le cauchemar administratif au burlesque. Peyrefitte apparaît serrant un énorme “CODE PÉNAL” et disant: “Et si je pouvais supprimer tout le code pénal, je sauverais la République.” Sous le dessin, Thomas résume: qu’on supprime les juges d’instruction, qu’on croie “tout à fait” les rapports de police “sur parole”, et que le parquet, “c’est-à-dire le gouvernement”, tranche.
Il insiste sur un point concret: le ministre parle de liberté, mais son “habeas corpus” aurait pour premier résultat de permettre au procureur de “retenir” n’importe qui pendant deux mois “sans même lui dire pourquoi”. La liberté par la garde à vue prolongée: inversion totale des étiquettes.
Le Canard, de Broglie, les grévistes et les pneus: tout le monde criminel
Thomas fait ensuite une liste d’effets possibles, en visant évidemment ce qui touche le journal et ce qui brûle l’époque:
Un article sur les “vols de documents administratifs” permettrait de condamner Le Canard “sans plus ample informé” s’il révèle comment la police savait que de Broglie allait être assassiné;
Un paragraphe sur les “tentatives de menace contre les biens et les personnes” permettrait d’envoyer au trou “n’importe qui” pour mauvaises pensées;
Un troisième, sur la “détérioration des biens”, expédierait pour cinq ans sous les verrous des grévistes coupables d’avoir brûlé des pneus pour se protéger contre les CRS.
Et Thomas conclut: “nous sommes tous des criminels. Il va nous le prouver. Jamais on n’aura été moins en sécurité qu’avec ce type-là!” L’outrance est volontaire: elle met à nu l’élasticité du texte, sa capacité à se retourner contre ceux qu’il prétend défendre.
Casamayor, la “sécurité” comme mensonge, et l’escroquerie au crédit imaginaire
Pour finir, Thomas cite Casamayor (dans une “Lettre ouverte au chef de la police”, Éditions Encre), énumérant les vraies menaces: épidémies, famines, misères, coups du sort, fanatisme, haine, indifférence hargneuse, incompétence altière, ambitions, abus de confiance des politiciens et des financiers, orgueil des pontifes, commerce des exploiteurs de conscience… Voilà ce qui atteint la sécurité “bien plus souvent” que “cette fameuse armée du crime que vous avez comme partenaire”. Et la phrase décisive tombe: “La sécurité? Votre affaire? Jamais de la vie! Le dire est un mensonge, le faire croire, c’est faire croire à des choses impossibles, se parer d’un crédit imaginaire. Le Code définit ainsi l’escroquerie, n’est-ce pas?”
Thomas termine comme un procureur enragé: et si l’on demandait l’inculpation du “sinistre truqueur” pour escroquerie, abus de confiance et publicité mensongère?
Ce n’est plus un débat technique sur le code pénal. C’est un acte d’accusation contre une manière de gouverner: par peur, par posture, et par droit extensible.





