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N° 3110 du Canard Enchaîné – 4 Juin 1980

N° 3110 du Canard Enchaîné – 4 Juin 1980

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Laïcité en réparation, bénédiction refusée

Dans le Canard du 4 juin 1980, la visite de Jean-Paul II devient un test de laïcité… et de communication. À la une, “La réparation de l’Église et de l’État” raille la “fine fleur de la République” accourue à Notre-Dame, droite et gauche mêlées, sous le patronage de “sainte Hypocriste” et le “miracle du consensus”. En page 3, la “Mare” détaille les demandes de Giscard: photo officielle de famille avec le pape, accompagnement jusqu’à l’Hôtel de Ville, bénédiction privée à l’Élysée. Réponse de Rome: refus, par principe… et pour éviter le précédent. Quand le descendant de Pierre “reste de marbre”, l’Élysée, lui, voulait surtout un cliché.

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La réparation de l’Église et de l’État

À la une du Canard du 4 juin 1980, le titre fait mine de parler plomberie constitutionnelle, mais c’est une satire de procession: on ne “sépare” plus, on “répare”. Comprendre: on rafistole à la hâte la vieille couture de 1905, le temps d’une visite papale. Le papier commence par un contraste très parlant: le dernier chef d’État reçu officiellement à Paris “quelques jours avant le pape”, c’est José Lopez Portillo, président du Mexique. “Bon catholique”, mais président d’un pays qui, “comme la France”, vit sous le régime de la séparation de l’Église et de l’État. Au Mexique, Lopez Portillo salue “Monsieur le Pape” à l’aéroport, l’accompagne jusqu’au porche de la cathédrale… puis “prend congé”. La Constitution mexicaine l’interdit d’entrer “ès qualités” dans un édifice religieux. La laïcité n’est pas une opinion, c’est une règle.

Et là, le Canard plante son couteau: “La France… comme le Mexique… vit sous le régime de la séparation de l’Église et de l’État. Mais autrement.” À peine “le sportif de Dieu” arrivé à Paris que la séparation se précipite à Notre-Dame pour se faire donner la bénédiction pontificale “aux accents, si profanes, du Magnificat”. D’où la question qui claque: “À quand le remariage religieux de l’une et de l’autre?” L’hebdo décrit ensuite, avec une gourmandise acide, “la fine fleur de la République”: “le gratin de ses politiciens, droite et gauche mélangées, majorité et opposition rassemblées, calotins de toujours et laïques de naguère”, tous “empressés”, tous “courbés”, fiers Sicambres. La scène n’est pas un office: c’est une démonstration de consensus. Et la cérémonie est placée, dit le Canard, sous le patronage de “sainte Hypocriste”.

Le trait est double: la laïcité devient flexible dès qu’un pape passe, et la politique devient dévote par opportunité. Le Canard appuie encore avec une phrase entendue sur France Inter: Jean-Paul II serait “une idole qui n’est à la recherche ni de voix, ni de fans”. Mais “des voix, ses fans en ont”, et ils les donneront à ceux qui auront fait “bon accueil” à leur idole. Voilà l’“immense ferveur électoraliste” qui, de Notre-Dame à l’Élysée, entoure le pape. Le Canard conclut avec un sourire: “Ô miracle du consensus!” Et il ajoute la petite pointe de latin de sacristie: “Consensus est un mot latin d’Église, c’est bien connu.”

La laïcité version cortège: droite, gauche, calotins, laïques… tout le monde à genoux

Ce que vise l’édito, ce n’est pas la foi personnelle. C’est l’usage public du religieux comme décor de légitimité, au moment où le pays entre dans une fin de septennat tendue, où Giscard cherche de l’air, où chacun compte ses réseaux, ses symboles, ses images. Le Canard moque l’alignement: ceux qui, hier, juraient par la neutralité, découvrent la ferveur. Ceux qui, hier, raillaient les calotins, se retrouvent à bénir la photo. La “réparation” ressemble à une réparation d’image.

Les revendications non satisfaites de Giscard

En page 3, “La Mare aux Canards” donne le mode d’emploi, plus concret, plus protocolaire, mais tout aussi savoureux: Giscard a demandé, le Vatican a refusé. Le titre est magnifique: “Quand le descendant de Pierre reste de marbre.” Pierre, ici, c’est saint Pierre, donc Rome. Et le “marbre” est celui du refus, poli, ferme, presque administratif.

Les collaborateurs de Giscard auraient présenté “toute une série de demandes à l’épiscopat”, avec prière de transmettre à l’équipe papale. Et la liste fait apparaître une obsession: obtenir des images et des gestes qui confondent le politique et le religieux, le chef de l’État et le chef de l’Église.

Une “photo officielle de la famille Giscard” prise “en compagnie du pape”. Refusé.
Que Giscard “accompagne le pape tout au cours de la première journée (vendredi) jusqu’à l’Hôtel de Ville”. Refusé. Les deux hommes ont seulement descendu ensemble les Champs-Élysées “jusqu’à la Concorde”.
Que le pape bénisse, “en privé”, Giscard et sa famille, puis les invités reçus à l’Élysée samedi. Refus catégorique.

On sent l’irritation du Canard: tout ce que Giscard souhaite, c’est une présence pontificale “sur mesure”, un dispositif de bénédiction et de photo qui transforme une visite pastorale en séance de légitimation familiale. Rome répond non, et le journal se régale de ce non, parce qu’il révèle à la fois l’appétit de l’Élysée et la prudence du Vatican.

Pourquoi Rome dit non: éviter le précédent… et ne pas “bénir” les non-catholiques

Le papier donne deux explications. D’abord une raison de principe pratique: il ne s’agit pas de bénir “les uns” en faisant une exception et pas “les autres”, alors qu’il y aurait “une majorité de non-catholiques” parmi les invités. Un représentant de l’épiscopat français ajoute qu’il y aurait surtout des gens ayant des liens avec “le grand tablier”, c’est-à-dire la franc-maçonnerie. Là, le Canard laisse le lecteur savourer l’ironie: la République laïque, ses réseaux, ses loges, et l’Église qui refuse de servir de décor à un mélange des genres.

Ensuite, l’argument “protocolaire” du Vatican est délicieux: “Il faut éviter un précédent. Si le chef de l’État français prend place trop souvent au côté du pape, tous les chefs d’État africains voudront en faire autant lors d’un prochain voyage de Jean Paul II en Afrique, et ce n’est pas souhaitable.” Autrement dit: si l’on accorde à Giscard la proximité, on devra la vendre à tout le monde. Et l’Afrique, dans la bouche de Rome, sert ici de garde-fou: ne pas ouvrir une boutique de photos officielles.

La dernière phrase du papier fait mouche: “C’est bien vrai, ça: il faut savoir ne pas mélanger…” Le Canard applaudit un Vatican qui, pour une fois, rappelle la séparation… mais avec un sous-entendu: ce rappel tombe surtout parce que l’Élysée voulait trop.

Une même histoire: la foi comme décor et le protocole comme vaccin

Pris ensemble, l’édito et la “Mare” racontent une scène unique: la France politique se précipite pour “réparer” la séparation, tandis que le Vatican, lui, refuse de la transformer en opération de communication personnelle. Le Canard se moque de l’hypocrisie électorale, mais il se moque aussi de l’idée inverse: croire que le protocole suffit à sauver les principes. À Notre-Dame, tout le monde communie sous “sainte Hypocriste”. À l’Élysée, on rêve d’une bénédiction privée et d’une photo de famille. Et à Rome, “le descendant de Pierre” reste de marbre, par prudence, par précédent, et aussi parce qu’une bénédiction, quand on la transforme en accessoire d’État, finit par sentir le flash.