N° 3116 du Canard Enchaîné – 16 Juillet 1980
N° 3116 du Canard Enchaîné – 16 Juillet 1980
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Le dernier coup de Bourse de Mme Giscard
À la “Mare aux Canards” du 16 juillet 1980, le Canard raconte un joli tour de piste boursier: avant un voyage officiel en Allemagne, Anne-Aymone Giscard fait transmettre un ordre d’achat d’actions Rhône-Poulenc… et le titre grimpe de 9,7% en deux jours. “Parfaitement légal”, concède le journal, mais “gênant” quand l’entourage présidentiel suit de près le dossier et que les ordres passent par une agence BNP (avenue Victor-Hugo) avec réponse sèche: “pas de commentaire”. En vignette, le banquier conseille même de “diversifier”… en diamants.
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Anne-Aymone, dame de cours
Le Canard du 16 juillet 1980 remet un petit coup de projecteur sur une manie qui colle au septennat comme une poussière de parquet au bas d’un pantalon: le goût giscardien pour la Bourse, même quand le discours officiel jure que tout cela est au-dessus de ces contingences. Titre parfait: “Anne-Aymone, dame de cours”. La Première dame, ici, n’est pas figure décorative, mais personnage de carnet d’ordres, avec agent de change, consignes, et joli coup de fortune… au bon moment.
Un ordre avant le voyage, une hausse après: 9,7% de sourire en deux jours
Jérôme Canard signe, dans la “Mare aux Canards” et raconte la scène comme un vaudeville boursier: avant de s’envoler pour l’Allemagne en voyage officiel, Anne-Aymone Giscard fait transmettre à un agent de change un ordre d’achat d’actions Rhône-Poulenc. Depuis février, dit le papier, elle “s’intéresse beaucoup” à la société. Et elle a “bien raison”: le cours grimpe de 9,7% en deux jours. Le mouvement est réel, la coïncidence fait rire, et le Canard se charge de poser la question qui gêne: qui savait quoi, et quand?
La hausse s’explique, précise l’article, par la signature (le 7 juillet) d’un accord entre Rhône-Poulenc et Elf, et par les rumeurs et négociations suivies “de bout en bout” par l’entourage présidentiel. Le papier cite François Polge de Combret, conseiller “pour les affaires industrielles”, comme suivant le dossier “depuis le mois de janvier”. En même temps, Anne-Aymone achetait. “Parfaitement légal”, concède le texte, mais “tout de même gênant”. Voilà la nuance canard: ce n’est pas forcément interdit, c’est simplement indécent quand on habite l’information avant tout le monde.
La banque du “pilotage”: BNP, rue Victor-Hugo, et réponses au cordeau
Le Canard s’attarde sur l’infrastructure: Mme Giscard n’agit pas au hasard, elle est “pilotée”, via la banque Hottenger et “deux agents de change”, dont les noms sont donnés dans l’article. Et surtout, les ordres passent par une grande agence de la BNP, au 168 avenue Victor-Hugo à Paris. On apprend que l’agence a été priée par “son époux” de “vendre”, et que des ordres ont été donnés; le journal raconte même comment, lorsqu’il tente d’obtenir une explication, la réponse tombe comme un tampon: “pas de commentaire.” Net, propre, définitif. Le silence est une tradition nationale, mais chez les Giscard, le Canard le décrit comme un art domestique.
“Coïncidence malheureuse”: l’information, la fonction, et la gêne qui reste
Le cœur de l’affaire n’est pas la Bourse en soi: c’est l’alliage entre fonction d’État et intérêts privés. Le papier insiste sur un point: quand on dispose d’informations financières de première main, on a beau jouer “comme tout le monde”, on ne joue pas tout à fait avec les mêmes cartes. D’où le soupçon, au minimum moral, d’un usage possible de ce que le pouvoir apprend avant les autres. Le Canard n’a pas besoin d’affirmer un “délit” pour faire surgir le malaise: il se contente d’aligner les faits, les dates, les hausses, les réseaux, et de laisser la “coïncidence” suinter.
Tradition familiale, vieilles affaires et nouveau parfum: “diamants” en vignette
L’article ne résiste pas au plaisir de replacer l’épisode dans une série: ce n’est pas la première fois que le Canard évoque des opérations boursières autour du couple présidentiel. Le texte rappelle qu’il a déjà publié (février) des informations détaillées, et qu’avant cela, la “feuille d’impôt” du président avait fait apparaître un portefeuille d’actions. En clair: l’histoire est ancienne, et l’indignation, elle, est devenue routinière.
Le dessin signé Guiraud “Le banquier et sa femme” (d’après Quinten Metsys) sert de légende morale: le banquier (Giscard) conseille à sa femme de “diversifier” et d’acheter… des diamants. Clin d’œil appuyé à l’affaire Bokassa, évidemment, comme si toute cette période avait un seul bruit de fond: le mélange du prestige, de l’argent, et de l’entre-soi. L’autre dessin, signé Kerleroux, qui caricature Anne-Aymone et sa “bonne action” qu'elle nomme “B.A.”, résume la défense implicite: ce n’est pas sale, c’est une bonne affaire. Le Canard répond: peut-être, mais quand la bonne affaire se fait depuis les couloirs du pouvoir, elle a toujours une odeur de moquette.
Une morale canard: le droit est une chose, l’exemple en est une autre
Le papier joue constamment sur ce fil: “elle en a le droit”, mais le droit n’efface ni le symbole ni la suspicion. On ne demande pas à une Première dame d’entrer en pénitence perpétuelle; on lui demande d’éviter que la République ressemble à une salle de marché familiale. Surtout en 1980, avec une opinion chauffée par les scandales, une majorité fragile, et un président déjà cabossé par les histoires de diamants, de micros et de procès.
Au fond, “Anne-Aymone dame de cours” raconte moins un achat qu’une époque: celle où l’on veut paraître moderne, libéral, “gestionnaire”… et où l’on se fait rattraper par le vieux soupçon français: le pouvoir s’informe, le pouvoir profite, et le pouvoir se tait.





