N° 3117 du Canard Enchaîné – 23 Juillet 1980
N° 3117 du Canard Enchaîné – 23 Juillet 1980
19,00 €
En stock
Quand le soupçon a le vertige
Le Canard du 23 juillet 1980 (Claude Roire) poursuit l’affaire des “coups de Bourse” d’Anne-Aymone Giscard: achats d’actions, hausse opportune, et surtout avalanche de “pas de commentaire”. À défaut d’explications nettes, l’Élysée distille des demi-confidences, parle banques et adresses, pendant que la presse étrangère s’empare du dossier. “La bonne adresse”, “le dernier tuyau boursier”, “calomnies sans frontières”, “revenus modeste…ment dissimulés”: une page entière sur l’art de répondre sans répondre. Et sur ce que ça raconte d’un pouvoir qui veut paraître au-dessus… tout en jouant avec les cours.
Couac ! propose ses canards de
3 façons au choix
En stock
Enquête sur une boursicoteuse au-dessus de tout soupçon
Le 23 juillet 1980, Claude Roire et la page 3 du Canard font ce que l’époque appelle déjà une “affaire”, et que le journal préfère traiter comme un mécano de silences: quand la Première dame joue en Bourse, ce n’est pas seulement un petit frisson de portefeuille, c’est un problème de rôle, de sources, et de comédie officielle. Le titre dit tout, en ironie: “enquête” sur une “boursicoteuse”… “au-dessus de tout soupçon”. On entend la formule avant même de la lire: quand on est au sommet, le soupçon a souvent le vertige, il hésite à monter.
Le dossier part d’un fait déjà raconté une semaine plus tôt: Anne-Aymone Giscard a acheté des actions Rhône-Poulenc juste avant une hausse nourrie par des annonces et négociations (Rhône-Poulenc/Elf, etc.). Roire ne refait pas le procès, il décrit la riposte: une ligne de défense faite de “pas de commentaire”, de porte-parole qui deviennent ventriloques, d’adresses bancaires, de tuyaux, et d’un ballet où tout le monde parle… pour ne rien dire.
“Des malgré-nous”: le silence comme communiqué officiel
Le Canard raconte la séquence comme un gag d’État. À peine l’article publié, l’Élysée s’enferme dans sa formule fétiche: “Pas de commentaire.” Et pourtant, il faut bien produire quelque chose, surtout quand les dépêches et les confrères étrangers s’en mêlent. Alors on bricole. On distille des explications “techniques”, on laisse filtrer des justifications, on évoque la “banque”, “l’agent de change”, la banalité du geste. Roire résume le grotesque: pour éviter une explication claire aux questions posées sur le patrimoine du couple présidentiel, l’Élysée “multiplie les silences et les demi-confidences”. C’est une stratégie à la giscardienne: ne rien concéder tout en occupant l’espace.
Au passage, on croise les noms qui traînent dans ces dossiers comme des agrafes: le conseiller industriel François Polge de Combret, le porte-parole, les messieurs du protocole de l’information. Le Canard n’a pas besoin d’en faire des personnages romanesques: ils suffisent comme maillons.
“Des actions actionnées”: quand le marché ressemble à un couloir
Le bloc “Des actions actionnées” revient sur la mécanique: l’achat, le timing, l’effet d’annonce, et surtout l’idée qui fait tousser: l’accès aux informations. Le journal le rappelle d’un mot: tout cela est peut-être légal, mais quand on est au sommet de l’État, on n’achète jamais “comme tout le monde”, parce qu’on n’entend pas les mêmes rumeurs, on ne fréquente pas les mêmes dossiers, on ne déjeune pas avec les mêmes calendriers.
Et Roire glisse une formule d’atelier: “Comme dirait Barre…” (petit rappel au Premier ministre économiste, gardien des sérieux budgétaires), manière de dire que même la respectabilité gestionnaire peut devenir décor si elle sert à camoufler la gêne.
Anne-Aymone “Giscard de Bourse”: la Première dame en “valeur” cotée
L’article connexe “Anne-Aymone Giscard de Bourse” montre comment l’histoire s’est emballée: ce qui aurait dû rester, du point de vue de l’Élysée, un non-événement, devient au contraire un symbole. À force de vouloir étouffer, on ventile. Le Canard pointe ce réflexe: plus on refuse de répondre, plus on laisse la place aux versions, aux approximations, aux “tuyaux”, aux rumeurs, aux titres à l’étranger. Le silence, ici, n’est pas une prudence: c’est un carburant.
“La bonne adresse” et “le dernier tuyau boursier”: quand la défense ressemble à une filière
Roire s’amuse d’un détail très parlant: on en vient à parler de banques et d’adresses comme si la respectabilité se prouvait par un guichet. Tel établissement, telle agence, tel intermédiaire: on déplace la question du “pourquoi” vers le “où”. Or le sujet n’est pas l’adresse, c’est la position.
Et puis il y a cette idée délicieusement canardeuse: “Le dernier tuyau boursier”. Le mot “tuyau” est choisi, évidemment: ce qui circule dans les tuyaux, ce n’est pas seulement de l’eau, c’est de l’info. Le journal suggère que l’on vit dans un monde où l’information est une matière première, et où certains ont la plomberie en privé.
“Calomnies sans frontières”: la presse étrangère comme miroir qui renvoie l’image
Le bloc “Calomnies sans frontières” met en scène la panique élégante: quand la presse étrangère reprend l’affaire, elle échappe au contrôle national, elle devient “image de la France”. Alors on crie à la calomnie, on se plaint du mauvais goût, on invoque l’incompréhension des “Américains”, des “Anglais”, des autres. Le Canard, lui, souligne l’ironie: si vous ne vouliez pas que cela traverse les frontières, il fallait répondre clairement au départ. À force de cultiver le flou, on récolte les gros titres.
“Pudibonderie américaine”: morale offusquée, finances très à l’aise
La page se paie aussi une petite pirouette anti-morale: l’indignation “pudibonde” venue d’ailleurs, le grand air des principes, alors même que la finance internationale n’a jamais eu peur des petits arrangements. Roire utilise ce contraste pour rappeler que le scandale n’est pas une question de puritanisme: c’est une question de fonction publique et de confiance.
“Les revenus modeste…ment dissimulés”: le vieux fond de la “transparence” giscardienne
Enfin, le dossier raccorde à un autre nerf: la déclaration, la feuille d’impôt, les revenus, les rubriques qui font sourire jaune. La page rappelle que l’ère Giscard se voulait moderne, rationnelle, propre, “gestionnaire”, et qu’elle se retrouve régulièrement prise dans des histoires de présentation: ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, ce qu’on corrige, ce qu’on découvre après.
Le Canard ne dit pas: “coupable”. Il dit: inconvenant, opaque, et révélateur. La morale, c’est que la République n’aime pas qu’on transforme l’accès à l’information en avantage privé, et qu’en 1980, à un an de la présidentielle qui s’approche, ces histoires collent au pouvoir comme un sparadrap… sur un portefeuille.
“Les tuyaux de Tante Anne-Aymone”
Comme un dessert servi avec un clin d’œil (et un couteau dans la crème), ce billet de page 6 vient mettre en voix ce que la “Mare” racontait en mode dossier: l’affaire des achats d’actions devient une rubrique mondaine, signée A.-A. G. d’E., où la Première dame se change en chroniqueuse boursière “particulièrement bien informée”. Le procédé est limpide: pousser la logique jusqu’au burlesque pour la rendre indéfendable.
Tout y est: la fausse bonhomie (“laissez-moi vous dire combien je suis heureuse”), la prétendue philanthropie (“faire bénéficier ses lectrices et ses lecteurs de mes conseils avisés”), et surtout le petit parfum de tuyau, ce mot qui revient comme une fuite dans la tuyauterie de l’État. Après Rhône-Poulenc, “inutile de vous exciter, c’est trop tard”, on nous glisse de “surveiller l’Alsthom”, justement la semaine où “mon mari et moi” reçoivent Ceaușescu en visite officielle, avec l’idée qu’un contrat pourrait se signer “pour environ 2 milliards de francs”. “Mais ce n’est pas absolument sûr. Chut, je ne vous en dis pas plus.” Voilà: le délit d’initié transformé en minauderie.
Même l’autre “conseil prudent” est une piqûre: l’emprunt “7% 1973” lancé par son mari, devenu “Giscard 7% 73”, indexé sur le napoléon, avec en arrière-plan la politique de Barre et “l’affaiblissement de notre monnaie”. Autrement dit: on privatise l’info, on boursicote sur la monnaie, et on vend ça comme une recette de cuisine.
Ce billet, en somme, sert de légende générale à toute la séquence: quand le pouvoir refuse de répondre, le Canard répond à sa place, en lui prêtant le ton qui révèle l’énormité. Le “Chut” final est la meilleure définition de la défense officielle: pas de commentaire, mais des bruits de couloir. Et un “bye… bye” qui sonne comme un cours qui retombe.





