N° 3118 du Canard Enchaîné – 30 Juillet 1980
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Alice au pays des Universéïté
Bernard Thomas transforme la réforme universitaire en conte noir: “Alice au pays des Universéïté”, où la Reine de Cœur hurle “Qu’on leur coupe la tête!” De Pau à Paris VII, de Nantes à Angers, on ampute filières et diplômes, surtout ceux qui “donnent des idées”: philosophie, socio, psycho, littérature. Cixous? Kristeva? Qu’elles aillent ailleurs. La France “n’a pas besoin de recherche: elle a un président”. Au nom de la compétition, on préfère écoles dociles et chômeurs sans diplômes à des citoyens éclairés. Et la chute cogne: “Comme le poisson, c’est par la tête qu’un pays pourrit.”
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Alice au pays des Universéïté
Bernard Thomas, le 30 juillet 1980, n’écrit pas un simple billet sur l’université: il écrit un conte de décapitation, à la manière d’un pamphlet déguisé en Lewis Carroll. Titre en forme de faute volontaire, “Universéïté”, comme si le mot lui-même trébuchait, étranglé par la réforme. Et dès la première ligne, la ritournelle tombe, obsédante, comique et sinistre: “Qu’on leur coupe la tête!” La Reine de Cœur, version IIIe cycle, règne sur les campus.
Mais l’Alice de Thomas n’est pas une fillette égarée; c’est la province universitaire qui croyait pouvoir respirer, inventer, enseigner, “philosopher”, “découvrir la psycho”, apprendre le droit maritime, la génie civil, la physiologie. Et voilà que, de Pau à Amiens, de Caen à Besançon, de Paris VII à Paris XII, de Poitiers à Nantes, d’Angers à Brest, du Mans, Reims, Nancy, Chambéry, Orléans… on “coupe”: des filières, des diplômes, des postes, des têtes symboliques. Thomas dresse une litanie géographique pour dire une chose simple: ce n’est pas un ajustement, c’est une saignée.
Décapités, ergoteurs: la culture mise au régime
L’argument des coupeurs? Il est caricaturé jusqu’au grotesque, justement parce qu’il l’est déjà: philosophie, linguistique, “à quoi ça sert?” La géographie? “Depuis qu’on n’a plus d’empire colonial, à quoi bon savoir lire une carte?” La littérature? “Ça donne des idées, donc des mauvaises idées.” Et sociologie, psychologie? “On les a vues à l’œuvre en 1968.” Conclusion: “Décapités, décapités!”.
La satire vise une vieille rengaine de la fin des années 70: l’utilitarisme triomphant, le soupçon envers les sciences humaines, la peur de l’esprit critique, la mise en équation des études avec le mot qui revient comme un couperet: rentabilité. Thomas force la logique jusqu’à l’absurde pour montrer ce qu’elle contient: un projet de société qui préfère des “gestionnaires” à des chercheurs, des techniciens dociles à des têtes qui questionnent.
Cixous, Kristeva, Guillemin: l’intelligence priée d’émigrer
Thomas aligne des noms comme on accroche des lampes dans un couloir qu’on veut éclairer avant qu’on n’éteigne. Hélène Cixous et ses études féminines: “elle concurrençait la mère Pelletier”, donc qu’on lui coupe la tête. Julia Kristeva, littérature comparée: qu’elle aille “faire ça à Columbia (USA)”, puisqu’ils l’estiment tant là-bas. Les chercheurs en quête d’un Nobel? Qu’ils imitent Roger Guillemin (prix Nobel de médecine et physiologie en 1977) et adoptent la nationalité américaine. “Qu’ils émigrent!” La phrase tombe comme un verdict: “La France n’a pas besoin de recherche: elle a un président.”
On est au cœur du texte: la présidence est présentée comme suffisance nationale, et la recherche comme luxe suspect. Thomas écrit à l’époque où la France giscardienne se veut moderne, compétitive, rationalisée; il répond que cette modernité-là ressemble à une modernisation par amputations.
Entre l’ultra d’en haut et le chômeur sans diplôme: l’Université en bouc émissaire
La charge sociale est explicite: “La nation, en son élite, le CNPF, veut-elle des citoyens éclairés? Surtout pas: ils pourraient voter mal.” Mieux vaut des chômeurs sans diplômes, “moins encombrants”: du “bon intérimaire”, du “bouche-trou sans statuts”. La scène est cruelle: l’Université devient l’endroit où l’on fabrique des têtes… et où l’on redoute qu’il s’y glisse “des fortes têtes”. Le texte insiste: l’Université fabrique des têtes, et parfois s’y glissent des têtes imprévues. Exemple: Villon. “Reste Villon, ce n’était pas prévu.” Pas rentable, pas bon pour la compétition. “Le roi, s’il avait pu, l’aurait pendu.” Tout est dit: le pouvoir préférerait trier les cerveaux comme on trie des pièces à la chaîne.
Et Thomas fait la bascule: “Alice fait mieux. Elle étête préventivement.” Là, l’image quitte Carroll pour devenir politique: on ne réprime plus après coup, on préempte la possibilité même de la dissidence.
Informatique: on tranche aujourd’hui, on réclame demain
Il y a même, dans la seconde partie, cette contradiction savoureuse: Alice “a tranché le cou” à une poignée de diplômes d’informatique alors qu’il faudrait former “150 000 nouveaux spécialistes d’ici à cinq ans”. Mais “les écoles spécialisées vont se multiplier”. Autrement dit: on ne veut pas d’université, mais on veut des écoles; pas de savoir large, mais des compétences calibrées; pas de contestation, mais de l’employabilité sous surveillance. “Fer de lance de la compétition”, aurait-elle lancé à Ouest-France. Thomas entend: fer de lance, donc arme, donc guerre économique, donc discipline.
De la IIIe à la Ve: le filet social se resserre
La fin du texte ouvre une perspective historique et sociale. Thomas rappelle que la IIIe puis la IVe République ont eu “la gloire” d’avoir favorisé l’accès des fils de paysans aux études supérieures. Même Pompidou “se souvenait de ce terreau”. Et il oppose ce mouvement d’ouverture au resserrement actuel. Il conclut avec une vignette de sociologie à l’encre noire: le grand-père du “Roi de Cœur” était “un simple boutiquier”; le petit-fils, lui, renie ses racines, se cherche des racines mondaines au Jockey-Club, à Cincinnati. “C’est un signe.” Plus de pitié pour les petits poissons qui veulent passer le filet social: “Qu’on leur coupe la tête.”
Et la dernière phrase tombe, glaçante: “Comme le poisson, c’est par la tête qu’un pays pourrit.” La décapitation n’est plus seulement celle des filières universitaires: c’est celle de l’idée même d’ascension par le savoir.
Un conte qui n’a rien d’un conte
“Alice au pays des Universéïté” joue à l’enfance pour dire une brutalité adulte: l’État coupe dans l’Université comme on taille une haie. Le refrain “qu’on leur coupe la tête” est un gag, mais c’est surtout une méthode: couper les lieux où naissent les questions avant qu’elles ne deviennent des réponses politiques. En 1980, au moment où la crise économique, le chômage et l’obsession de la “compétition” pèsent sur tout, Bernard Thomas écrit que ce n’est pas seulement une austérité: c’est une politique de l’obéissance , et un appauvrissement par le haut.





