N° 3120 du Canard Enchaîné – 13 Août 1980
N° 3120 du Canard Enchaîné – 13 Août 1980
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Les vacances du Président-mystère
Giscard veut des vacances « discrètes » pour ses ministres, mais il donne l’exemple… du mystère. Dans le Canard du 13 août 1980, Gabriel Macé déroule le feuilleton des escapades présidentielles : Puy-du-Fou, zoo de Vincennes (avec « sauvetage » de Jacinte face au panda, Paris-Match opportunément dans le coin), puis Cahors en « 604 » vers la préhistoire privatisée : Lascaux ouverte malgré les « champignons », et « Carpe diem » rebaptisée « Carpe diam ». Pendant que Matignon s’évapore, voilà « Au secours de l’Ouganda », mission surveillée « personnellement ». Conclusion : si tout le monde disparaît si joyeusement, c’est que la crise est peut-être « du bidon ».
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Les vacances du Président-mystère
Incognito obligatoire, exhibitionnisme conseillé
Gabriel Macé s'amuse d'un ordre présidentiel qui sonne comme une consigne de colonie chic : vacances discrètes pour les ministres, "pas de photos, pas de déclarations, pas d'exhibitionnisme : l'incognito". Et, bien sûr, le maître d'école donne l'exemple... en faisant exactement l'inverse. Car l'incognito giscardien, chez Macé, n'est pas l'art de disparaître, c'est l'art de se faire chercher.
Depuis son fameux voyage-éclair à Varsovie, et sa rencontre "secrète" avec Brejnev, le chef de l'État aurait pris goût aux déplacements-mystères. La formule est belle : on n'a plus un Président, on a un genre littéraire. Macé déroule alors un album de vignettes estivales où la République ressemble à une chasse au trésor, sauf que le trésor, c'est la photo.
Puy-du-Fou, zoo de Vincennes et autres exploits "au hasard"
Premier épisode : le 2 août, personne (hors "entourage") ne sait qu'il va voir un spectacle folklorique vendéen au Puy-du-Fou. Deuxième : le 6 août, visite-express au zoo de Vincennes, où le Président, nostalgique, contemple les défenses des éléphants du Siam... avant de "sauver sa fifille Jacinte des griffes du panda". Macé ajoute la petite épingle qui fait "pschitt" dans le storytelling : pur hasard si un photographe de Paris-Match se trouvait là, "tout seul", pour saisir le moment héroïque. L'incognito, oui, mais avec flash intégré.
Ce que vise Macé est clair : l'obsession de l'image, la mise en scène permanente, le roman-photo de la fonction. À force de vouloir paraître "simple" ou "proche", on devient surtout très metteur en scène de soi-même.
Cahors, une "604" et la préhistoire privatisée
Puis vient la grande séquence burlesque : Giscard et Anne-Aymone prennent l'avion du GLAM après le Conseil des ministres. Tout le monde pense à Brégançon. Il atterrit à Cahors, grimpe dans une "604" suivie d'une seule voiture banalisée, et file vers une destination inconnue. Rumeur : rencontre secrète avec une haute personnalité politique, le roi Juan Carlos d'Espagne, peut-être... En réalité, Macé révèle le vrai rendez-vous : l'Homme de Cro-Magnon, "notre ancêtre à tous".
Et là, le Canard fait son miel : on ouvre pour lui Lascaux, interdite au public, au risque de réveiller "les petits champignons bouffeurs de peintures rupestres". Parenthèse au vitriol : "Vandale ! c'est comme ça qu'on respecte le patrimoine national ?" Il va ensuite aux Eyzies visiter la grotte "Carpe diem", que de petits malins se sont empressés de rebaptiser "Carpe diam". Le jeu de mots n'est pas gratuit : il rappelle l'autre fil rouge de la présidence, l'affaire des diamants. Même en préhistoire, le Président traîne son époque derrière lui comme une valise diplomatique.
Macé pousse la plaisanterie jusqu'à la morale : on offre même au Président un silex. Souvenir de musée, ou métaphore involontaire d'un pouvoir qui aime les objets symboliques, surtout quand ils sont photogéniques.
Homo electus, truffe "diamant noir" et grand effacement de Matignon
Le texte s'amuse ensuite à faire défiler les "espèces" politiques : entre homo erectus et homo electus, le Président médite, tandis que l'homo economicus se plaint du prix "exorbitant" de la truffe, ce "diamant noir", puis il s'esquive, traînant Anne-Aymone par les cheveux, pour une destination encore inconnue. La plume de Macé est là : passer de la solennité à la farce en une enjambée, comme si la Ve République changeait de décor à chaque virage de Peugeot.
Et pendant que le Président joue l'archéologue surprise, Raymond Barre, "l'Homme de Cro-Matignon", disparaît avec tous ses ministres. Macé suggère l'abandon du quotidien : l'intérieur du pays peut bien s'agiter, le sommet se promène. La politique devient affaire de "mystère", de rumeur, de titres et de contre-titres.
"Au secours de l'Ouganda" : la charité en avion officiel
La seconde page du feuilleton apporte le clou : France-Soir titre "Au secours de l'Ouganda". Giscard met en œuvre un plan d'aide alimentaire et sanitaire dont il surveillera "personnellement" l'application. Formule magique, évidemment : "personnellement", ce mot qui transforme l'État en autoportrait.
Macé relève au passage la question qui pique : si le Président surveille "personnellement", c'est qu'il est en Ouganda, dans un des hélicoptères français qui transportent vivres et médicaments. L'humanitaire devient scène d'action, et le déplacement-mystère se déguise en mission. On peut être charitable, bien sûr ; mais Macé rappelle que la charité présidentielle a parfois un sens aigu du cadrage.
Un seul à s'inquiéter : Schwarzenberg, et la crise "bidon"
Dernière pirouette, très politique : Macé note qu'un seul homme s'émeut de ces vacances-mystères, Roger Schwarzenberg, vice-président du MRG, étonné de voir le gouvernement jouer les abonnés absents alors que les menaces s'accumulent sur notre économie comme sur la situation internationale. Et Macé conclut d'une phrase qui claque : si nos gouvernants ont disparu avec tant d'allégresse, c'est que la crise, c'était du bidon.
Tout l'article tient dans cette mécanique : une présidence qui se veut "au-dessus", qui se raconte en énigmes, en photos "par hasard", en visites fermées au public, en "personnellement" répété, pendant que le pays, lui, reste au guichet. Les vacances du Président-mystère, chez Macé, ne sont pas un repos : ce sont des travaux pratiques de communication, version 1980.





