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N° 845 du Canard Enchaîné – 7 Septembre 1932

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Pierre Châtelain-Tailhade

7 septembre 1932 : le Canard frappe fort. En une, Pierre Châtelain-Tailhade ridiculise le général Weygand, sabre rouillé du nationalisme, avant d’étriller en page 2 le préfet de police Jean Chiappe, star autoritaire et “fakir” insensible. Sous sa plume, la satire devient scalpel : la France de 1932, entre sabres et képis, vacille déjà vers l’ordre de fer qu’elle feint de craindre.

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7 septembre 1932 : Châtelain-Tailhade, la verve retrouvée du Canard contre les sabres et les préfets

Le Canard enchaîné du 7 septembre 1932 marque une date importante dans l’histoire du journal : c’est l’entrée en scène d’une nouvelle grande plume, Pierre Châtelain-Tailhade, qui signe coup sur coup deux textes foudroyants : « Le général Weygand fait de sérieuses réserves » en une, et « À M. Jean Chiappe, fakir » en page 2. Deux portraits au vitriol d’un haut militaire et d’un préfet tout-puissant, deux symboles d’un pouvoir autoritaire qui tente de regagner le terrain perdu. Dans une France en crise où la République parlementaire vacille, Châtelain-Tailhade fait du Canard une tribune de résistance satirique : un journal de mots acérés pour temps nerveux.

Weygand, le sabre à bout d’arguments

Dans « Le général Weygand fait de sérieuses réserves », Châtelain-Tailhade feint un entretien surréaliste avec le vieux maréchal d’état-major, héros fatigué de 1918 devenu oracle de la droite nationaliste. Sur le parvis de Saint-Philippe-du-Roule — église des officiers et du Tout-Paris militaire —, le journaliste décrit d’abord un décor martial : « œil sec et métallique, grand sabre, pied cambré dans du 43 fillette ». L’entretien, lui, tourne rapidement à la farce.

Le général, censé défendre la patrie, se perd en diatribes contre la littérature : Herriot à l’Académie française, La Vie de Victor Hugo ou le Bethovène de la Porte Océane deviennent pour lui autant de scandales décadents. L’homme de caserne y voit des signes de la déchéance nationale. Le journaliste pousse la caricature jusqu’au pastiche militaire : « Avec mes bottes, qu’il y aille ! », tonne le général à propos d’Herriot. La syntaxe elle-même imite le pas cadencé de la parade : phrases courtes, haletantes, aboyées « comme qui dirait au pas de chasseur ».

Châtelain-Tailhade s’en donne à cœur joie : sous couvert d’interview, il démonte la rhétorique creuse du patriotisme de caserne. Le « vieux soldat » ressasse ses rancunes et ses circulaires réglementaires : « l’Alignement rationnel des paquetages », « la nécessité de boutonner les capotes à gauche pendant les mois sans R ». Ce jargon administratif devient ici la métaphore du conservatisme fossilisé. Le général, incapable de penser la France hors de ses bottes, finit par verser une larme en évoquant les Vosges et ses batailles imaginaires. Le dialogue s’achève dans une note burlesque : « L’œil plus sec et métallique que jamais, le général s’engouffre dans sa fiat 40 chevaux ». Tout est dit : la gloire militaire s’est transformée en pantomime mécanique.

En 1932, le portrait fait mouche : Weygand, alors proche des ligues d’extrême droite, incarne la tentation autoritaire qui monte dans les rangs de l’armée. Châtelain-Tailhade le ridiculise, non pour son passé, mais pour son incapacité à vivre dans le présent : un soldat sans guerre, prisonnier de son mythe.

Chiappe, le préfet-vedette

Le second texte, « À M. Jean Chiappe, fakir », est plus venimeux encore. Jean Chiappe, préfet de police de Paris, règne alors en maître sur la capitale. Adulé par la droite, détesté par la gauche, il incarne l’autoritarisme policier triomphant. Châtelain-Tailhade le rebaptise « fakir » : homme insensible, à la peau dure, capable d’endurer toutes les critiques sans jamais fléchir.

Dès la première ligne, le ton est cinglant : « Des mille et une choses capables de férir un homme… rien n’est en pouvoir d’entamer votre cuir. » Le “cuir” du préfet, c’est à la fois sa peau et son cynisme. Le journaliste déroule ensuite un portrait spectaculaire : Chiappe starisée, omniprésente dans les journaux, paradant « au bras de Chautemps et de Malvy », posant pour la caméra « à l’intention de la pellicule et du Français moyen ».

Le texte alterne entre burlesque et colère froide : « Vous vous baladez dans Paris vos “melons” rigoleurs et votre sex appeal », raille-t-il, dénonçant le mélange de cabotinage et de violence d’un préfet qui “rafle les manifestants présumés” pendant qu’il sourit aux reporters. L’inventaire est impitoyable : une police de spectacle, une République d’affichage. Châtelain-Tailhade moque aussi la complaisance du pouvoir : « Du temps que les préfets ne se lançaient pas dans le monde, la prudence des gouvernants vous eût congédié vers des théâtres à votre taille ». Autrement dit : Chiappe devrait être acteur, non gardien de l’ordre.

La conclusion, d’une cruauté magistrale, sonne comme une prophétie : « Un vent de gauche a soufflé, ce matin… » Quelques mois plus tard, Chiappe sera effectivement limogé par le gouvernement Daladier (février 1934), déclenchant les émeutes d’extrême droite du 6 février. En 1932, Le Canard en pressent déjà la chute : le “fakir” qui ne sentait rien finira empalé sur son propre orgueil.

La satire comme arme politique

Avec ces deux articles, Châtelain-Tailhade impose une nouvelle tonalité : le pamphlet dialogué, mi-tragique mi-bouffon, où la caricature devient analyse. Entre le sabre et le képi, il démonte deux figures de l’autorité, deux symptômes d’un pays malade de son ordre. 1932 n’est pas encore 1934, mais déjà le ver est dans le fruit : militarisme, police politique, mépris du parlementarisme. Le rire du Canard devient ici une arme de lucidité.