N° 867 du Canard Enchaîné – 8 Février 1933
N° 867 du Canard Enchaîné – 8 Février 1933
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Ne tombez pas le Ministère…Le Blum s’en chargera
Le 8 février 1933, Le Canard enchaîné transforme la Conférence du désarmement de Genève en grand cirque diplomatique : Paul-Boncour, Eden et les autres s’y échangent des promesses creuses comme des balles de jonglage. Pendant ce temps, à Paris, le Canard imagine un « ministère de compétences nominales » — un cabinet formé selon les noms, pas les idées. Satire implacable d’un monde en décomposition : quand les clowns désarment « après vô », Hitler arme déjà le Reich.
Le concours de sketches de cirque continue brillamment à Genève, par Drégérin – Monseigneur le Duc de Guise n’a pas dit son dernier mot, par Pierre Châtelain-Tailhade – Une première représentation au cinéma de la caserne, par R. Tréno – Potins de province, par G. de La Fouchardière – Statistiques marseillaises – Un harem à la page, par Whip –
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1933 : le grand cirque diplomatique et ministériel
En ce mois de février 1933, le Canard enchaîné déploie à la une toute la verve ironique dont il est capable pour décrire deux comédies jumelles : celle de la diplomatie internationale et celle du parlementarisme français. Sous la plume de Drégérin, le premier texte, « Le concours de sketches de cirque continue brillamment à Genève », détourne la Conférence du désarmement de Genève en un numéro de clownesque mondial. En vis-à-vis, l’article « Vers un ministère de compétences nominales » élargit le spectacle à Paris : le gouvernement Daladier, déjà vacillant, n’en finit pas de tourner sur lui-même, prêt à toutes les acrobaties pour durer encore quelques semaines. Le rire du Canard, ici, n’est pas un simple divertissement : il relève d’un désespoir lucide face à la décadence d’une époque.
Genève, piste aux illusions
Le texte de Drégérin est une pièce d’humour politique parfaitement construite. Le « concours de sketches » qu’il décrit n’est autre que la Conférence mondiale pour le désarmement, ouverte à Genève en 1932 et déjà promise à l’échec. Le journaliste met en scène, comme dans un cirque de foire, les principaux diplomates : Paul-Boncour pour la France, Eden pour la Grande-Bretagne, et d’autres figurants que le public des lecteurs reconnaît aussitôt. L’un des « numéros » les plus applaudis est intitulé « Vôlez-vous disârmer avec moâ ? », où clowns et prestidigitateurs s’échangent des balles et des promesses creuses.
La farce repose sur une mécanique bien rodée : chacun feint de vouloir la paix, mais personne ne lâche son arme ni son whisky. « Vô désarmez pas ? — No ! Après vô je disârme. — Ah ! justement, je aussi, après vô ! » La répétition absurde souligne l’impuissance des grandes puissances à dépasser leurs intérêts nationaux. La satire prend un relief tragique lorsqu’on se souvient que, quelques jours plus tôt, Hitler venait d’être nommé chancelier du Reich (30 janvier 1933). Dans ce contexte, la réunion genevoise tourne à la sinistre comédie : pendant que les diplomates jonglent avec les mots, l’Allemagne s’arme déjà.
Drégérin pousse le trait jusqu’au grotesque, évoquant le président de la Société des Nations qui, tel un « monsieur un peu dur d’oreille », continue à « signer tranquillement son courrier pendant que le général japonais fait péter un canon de 420 aux Basques ». Il vise ici la passivité scandaleuse de la SDN face à l’invasion de la Mandchourie par le Japon, symbole de l’impuissance du multilatéralisme de l’entre-deux-guerres. Le journaliste conclut son numéro en attribuant le « pompon » de la soirée à André Tardieu, revenu sur le devant de la scène politique française avec ses appels à une « Union nationale ». À Genève comme à Paris, le spectacle est le même : celui de l’hypocrisie.
Paris, capitale de la combine
À droite de la page, « Vers un ministère de compétences nominales » prolonge la satire. On y évoque le prochain effondrement du ministère Daladier, déjà condamné, et la ronde des remplaçants possibles : Doumergue, Herriot, Tardieu, Franklin-Bouillon… Le Canard imagine alors la seule solution capable de contenter tout le monde : un gouvernement formé non selon les idées, mais selon les noms. L’article propose une liste fictive de ministres à la manière d’un canular administratif :
Président du Conseil : Couillerot. Guerre : Mallarmé. Affaires étrangères : Israël. Finances : Richard. Agriculture : Métayer. Pensions : Payra. Colonies : Riffaterre...
Tout est dans le jeu de mots. Chaque portefeuille se voit attribuer un nom propre assorti à la fonction : un Richard pour les finances, un Métayer pour l’agriculture, un Payra pour les pensions. Ce gouvernement des « compétences nominales » met à nu la vanité du régime : peu importe le programme, pourvu que le nom sonne juste.
La logique absurde de cette liste est celle du désenchantement politique : après tant de coalitions, de cartels, de droites et de gauches de rechange, la France n’a plus que des mots, des étiquettes, des sigles à offrir. Le Canard résume cette dérive : « Puisqu’on aura essayé vainement toutes les combinaisons politiques, il ne restera plus qu’à constituer un ministère de compétences nominales. » Ce calembour désespéré est un diagnostic : la Troisième République s’enlise dans sa propre impuissance.
Le rire comme arme
L’ensemble de cette page du 8 février 1933 compose un diptyque saisissant : la farce internationale répond à la farce nationale. Drégérin dénonce la mascarade diplomatique d’un monde incapable de désarmer pendant que le second texte tourne en dérision la faillite du parlementarisme français. Sous le rire, une angoisse diffuse traverse les colonnes du Canard. Car au moment même où il publie ces lignes, l’Europe bascule. À Berlin, la dictature s’installe. À Paris, l’instabilité politique nourrit la défiance populaire. Et dans moins d’un an, le 6 février 1934, la rue parisienne explosera sous les cris des ligues.
Le Canard enchaîné, fidèle à sa mission d’ironie vigilante, transforme cette angoisse en humour ravageur. En février 1933, il fait rire pour conjurer la peur. Et dans la cacophonie du cirque genevois comme dans celle du Palais-Bourbon, il pressent déjà que les clowns ne sont pas les plus dangereux.





