Expédition de votre Canard enchainé

EXPEDITION SOUS 24H

Envoi soigné de votre Canard enchainé

ENVOI SOIGNÉ

Paiement sécurisé pour l'achat de votre Canard enchainé

PAIEMENTS SÉCURISÉS

Livraison offerte de votre Canard enchainé à partir de 15€ de commande

LIVRAISON OFFERTE DÈS 25€ D’ACHAT

Paiement sécurisé pour l'achat de votre Canard enchainé

PAIEMENTS SÉCURISÉS

Les plumes du Canard

Robert Lespagnol , dit Aristocaneton

1900 - 1974

Sa participation au Volatile : 1957 à 1971

Robert Lespagnol (1900-1974)

« Aristocaneton » : le journaliste qui faisait rimer l’info avec l’énigme

Dans la volière du Canard enchaîné, Robert Lespagnol avait un don particulier : il savait faire tenir, dans une grille de mots croisés, la vivacité d’esprit, l’élégance du raccourci et cette petite musique de rédaction qui fait qu’un journal “tombe” à l’heure… et tombe juste. Sous le pseudonyme d’Aristocaneton, il a signé des définitions « rapides, simples et spirituelles », d’un style que ses confrères jugeaient typiquement Canard. Et derrière ces cases noires, il y avait une vie entière de militantisme, de ruptures politiques, de secrétariats de rédaction et de presse de combat, au sens propre comme au figuré.

Né le 12 janvier 1900 à Douai, Robert Lespagnol meurt à Sanary-sur-Mer le 18 juin 1974. Il laisse le souvenir d’un artisan discret mais essentiel : un homme de l’ombre qui, toute sa vie, aura fait briller les marges, celles d’un journal, d’une définition, d’une époque.

Repères

  • 1900 : naissance à Douai (Nord), dans une famille modeste (père employé de commerce, mère ménagère).
  • 1922 : délégué français au IVe congrès de l’Internationale communiste, à Moscou ; il voit Lénine (témoignage repris ensuite).
  • 1923 : membre suppléant du Comité directeur du Parti communiste (conférence nationale de Boulogne-Billancourt).
  • Années 1930 : rupture avec le communisme ; engagement syndical dans la Confédération générale ouvrière (CGO), organisation anticommuniste (avec Albert Crémieux).
  • Avant-guerre : secrétaire de rédaction au Quotidien ; en 1939, rôle dans l’Union syndicale « Unité »
  • Seconde Guerre mondiale : repli à Limoges.
  • Après 1944-45 : secrétaire général de rédaction de Franc-Tireur jusqu’à la disparition du journal.
  • 1957 Canard enchaîné : secrétaire de rédaction, mots croisés signés Aristocaneton
  • Le Monde : responsable des mots croisés jusqu’à sa retraite (août 1971).
  • 1974 : décès à Sanary-sur-Mer ; hommage dans Le Canard et dans Le Monde.

D’un Moscou révolutionnaire à la désillusion

Le Maitron et Le Monde dessinent un début de vie politique intense, presque “bouillonnant” : Lespagnol est un militant important du jeune Parti communiste au début des années 1920. Sa présence au IVe congrès de l’Internationale communiste (novembre-décembre 1922) à Moscou, où il fait partie des délégués français, est un fait structurant. Plus tard, l’hommage du Canard rappellera ce voyage fondateur, cette rencontre avec Lénine, et ce retour « enthousiaste ».

Mais l’enthousiasme se fissure. Les sources convergent sur un point : il rompt avec le communisme lorsque le stalinisme « commence à étendre sa première ombre ». Le Monde (notice nécrologique) résume cette inflexion d’une phrase nette : il s’en détacha devant la montée du stalinisme.

Un itinéraire syndical atypique : la CGO et “Unité”

Le Maitron éclaire une zone souvent moins connue de sa trajectoire : après la rupture, Lespagnol se retrouve au cœur d’une expérience syndicale hostile à la CGT, la Confédération générale ouvrière (CGO), aux côtés d’Albert Crémieux. Cette organisation, issue des syndicats unionistes de Gustave Hervé, se veut indépendante des partis, critique autant le “patronat de droit divin” que les mots d’ordre révolutionnaires jugés creux, et prône une forme de “collaboration” patron-ouvriers pour améliorer production et salaires. Elle est, surtout, fortement anticommuniste.

Le Maitron ajoute un jalon précis : en 1939, un rapport de police le présente comme secrétaire général adjoint de la CGO. La même année, il est associé à l’Union syndicale « Unité », dont il assure le secrétariat général. Ce détour par des structures syndicales “à part” raconte un homme qui, après avoir cru au grand récit révolutionnaire, a cherché d’autres chemins, parfois paradoxaux, pour rester dans le champ social.

Secrétaire de rédaction : l’artisan des coulisses

À côté du militant, il y a le professionnel : un secrétaire de rédaction, c’est-à-dire une pièce maîtresse qu’on ne voit pas mais sans laquelle tout grince. Le Maitron comme Le Monde rappellent son passage au Quotidien, puis le repli à Limoges pendant la guerre, avant l’après-Libération : il devient secrétaire général de rédaction de Franc-Tireur, journal issu de la Résistance, jusqu’à sa disparition.

Dans l’hommage du Canard, André Ribaud insiste sur cette dimension : Lespagnol était un journaliste « scrupuleux, consciencieux, inlassablement sur la brèche », l’un de ceux grâce à qui le journal finit par “tomber” à l’heure. Et il y a, dans ces mots, un compliment rare : celui qu’on adresse aux gens dont le talent se mesure à ce qu’ils rendent possible chez les autres.

Au Canard enchaîné : « Lespa », Aristocaneton, et la prose en cases

Après Franc-Tireur, Lespagnol rejoint Le Canard enchaîné. Ribaud précise qu’il fut « emmené au Canard » par Tréno, et situe l’arrivée “dans les 60” (1957).  Au Canard, Lespagnol cumule le rôle de secrétaire de rédaction et celui de verbicruciste, signant des grilles sous le pseudonyme d’Aristocaneton.

Ribaud décrit sa “patte” : des définitions sans lourdeur, spirituelles, vives, sans complications intellectuelles, avec cette recherche de simplicité efficace qui fait mouche. On y entend une philosophie de journal : être intelligent sans faire semblant d’être difficile.

Et Lespagnol ne s’arrête pas à la rédaction du Canard. Les sources rappellent qu’il fournit aussi des mots croisés à Le Monde (jusqu’à sa retraite en août 1971), et à d’autres titres, de la presse régionale à des journaux de province. Une plume à plusieurs rames, qui navigue d’un rivage à l’autre avec la même boussole : le goût du mot juste.

Le passage au Monde : ingéniosité et humour

Le Monde souligne l’« ingéniosité » et l’« humour » de ses définitions, rappelant qu’il y tint la rubrique des mots croisés jusqu’à l’été 1971. L’hommage est sobre, comme souvent dans ces colonnes, mais l’estime est nette : un “ami et ancien collaborateur” dont on n’a pas oublié l’art.

De ces allers-retours entre titres, on peut retenir une image simple : Lespagnol faisait partie de ces professionnels capables de conserver une voix, même quand ils changent de journal. Une voix qui ne sermonne pas, qui ne se pavane pas : elle propose une énigme et laisse le lecteur faire le saut.

Livres de grilles : quand le jeu devient mémoire

La notice Wikipédia rappelle deux publications qui cristallisent cette activité :

  • 1966 : Les mots-croisés du Canard enchaîné (Le Livre de poche)
  • 1967 : Les mots-croisés du Monde (Le Livre de poche)

Ces ouvrages disent quelque chose de précieux : le mot croisé, chez Lespagnol, n’est pas un “remplissage”. C’est une forme. Une manière de transmettre une intelligence du langage, une vitesse de pensée, une faconde contrôlée. Et, pour Couac!, une manière de rappeler qu’au Canard, les “plumes” ne sont pas seulement celles qui signent les éditos : ce sont aussi celles qui fabriquent la lecture, le rythme, la complicité.

Mort à Sanary : une même absence

Le Monde annonce la mort “mardi dernier 18 juin” à Sanary-sur-Mer. Ribaud, dans Le Canard du 26 juin 1974, écrit simplement qu’il “nous a quittés” à 74 ans. Deux dates, une même réalité : les grilles d’Aristocaneton ne viendront plus s’installer entre deux colonnes.

Ribaud conclut par un adieu simple : « Adieu Lespa ! » On entend, derrière ces deux mots, la voix d’une rédaction qui perd non seulement un collaborateur, mais un compagnon d’atelier, un de ceux dont la gentillesse et la constance font tenir la boutique.

Dans une histoire du Canard enchaîné, Robert Lespagnol occupe une place à part, presque secrète : il relie la grande histoire politique (le jeune PCF, Moscou, la désillusion) à la mécanique très concrète du journal (secrétariat de rédaction, bouclage), et à une forme de littérature populaire au meilleur sens du terme : le mot croisé, cet art d’être fin sans être hautain.

Il n’a pas seulement “collaboré” au Canard. Il a contribué à son ton, à son tempo, à sa politesse interne. Et il a laissé, en héritage, une idée forte : on peut faire du jeu un travail sérieux, et du sérieux un jeu d’esprit.

 

Sources et références

Bibliographie

  • 1966 : Les mots-croisés du Canard enchaîné, Le Livre de poche