Bernard Thomas (1936-2012) : le théâtre, la Bretagne, et « Ça n’arrive qu’aux autres »
Bernard Thomas naît le 25 octobre 1936 à Paris. Il meurt le 12 janvier 2012 à Questembert, en Bretagne, à 75 ans. Journaliste, critique de théâtre, chroniqueur, écrivain, il aura promené sa curiosité de scène en scène et d’affaire en affaire, avec une façon très à lui de mêler l’indignation, la gourmandise, la fraternité et un humour d’atelier. Au Canard enchaîné, où il entre en 1974 et collabore jusqu’en 1996, son nom reste associé à deux choses : le théâtre, bien sûr, et cette chronique au titre-programme, « Ça n’arrive qu’aux autres », où les institutions apparaissent à hauteur d’humains, souvent cabossés, toujours réels.
Avant le Canard : revues, coups de porte et appétit de littérature
Avant d’atterrir au Canard, Bernard Thomas a déjà le goût des aventures éditoriales, celles qui se montent à plusieurs, se discutent fort, et finissent parfois en claquement de porte. Il est membre du groupe fondateur du Magazine littéraire en 1966. Puis, en 1970, il participe, aux côtés de Jean-Edern Hallier, à la naissance de L’Idiot international. Erik Emptaz, dans l’hommage publié par le Canard du 18 janvier 2012 (titre : « Merci, Bernard ! »), résume cette trajectoire en une phrase qui lui ressemble : Thomas arrive au journal « après avoir participé à la création du “Magazine littéraire” puis claqué la porte de “L’Idiot international” ». Le ton est donné : un homme qui s’embarque, et qui débarque quand il faut.
Emptaz le décrit aussi comme un « anar hédoniste et lettré » qui « ne consommait pas l’existence avec modération ». La formule tient du portrait en pied. Chez Thomas, l’engagement n’était pas une posture, plutôt un mouvement : « bonne cause, bonne bouffe, bonne pièce ou mauvaise émission de télé », il ne faisait pas les choses à moitié. Et quand il s’emballait, c’était « avec un cœur énorme comme les brisants de la pointe du Raz en janvier ».
Le Canard (1974-1996) : du théâtre à la vie ordinaire, au contact des administrations
Bernard Thomas entre au Canard enchaîné en 1974, pour succéder à Morvan Lebesque sur le terrain culturel. Il y tient la chronique théâtre, et il invente ou impose son espace à part, « Ça n’arrive qu’aux autres », chronique des petites tragédies administratives, des absurdités de guichets, des humiliations silencieuses, des labyrinthes dont on ne sort qu’avec un ticket froissé et une migraine. Là où d’autres regardent les institutions comme des blocs, lui les regarde comme des machines qui broient ou qui sauvent, selon l’agent, le jour, la fatigue, l’aveuglement.
En 1976, il devient, « sans être averti », corédacteur en chef, chargé de la partie culturelle du journal. Cette précision, sonne très Canard : on se retrouve responsable comme on se retrouve en scène, parce que le rideau s’est levé et que personne n’a demandé votre avis.
Le critique au stylo et au fax : « pattes de mouche » et secrétaires déchiffreuses
L’hommage d’Erik Emptaz est précieux parce qu’il ne se contente pas d’énumérer des dates. Il restitue un geste de travail, une façon d’être au journal. Thomas écrivait « au stylo, à l’ancienne », avec « son écriture en pattes de mouche, cursive et serrée », que « seules les secrétaires du “Canard” » savaient, « de leur œil avisé, décrypter ». On voit la scène : la copie arrive, illisible pour le commun des mortels, et dans un coin de la rédaction quelqu’un traduit le bretonnage graphique en français imprimable.
Et puis il y a la Bretagne, sa « terre préférée », celle vers laquelle il file « comme chaque semaine ». L’expression même par laquelle France Inter le présente à partir de 1991, lorsqu’il intervient dans Le Masque et la Plume, est rappelée en note par Emptaz : « Bernard Thomas, du Canard enchaîné et de sa Bretagne natale ». Chez lui, la carte d’identité tient en deux lignes : un journal et une péninsule.
Le 12 janvier 2012 : « Rideau ! »
La mort de Bernard Thomas, Emptaz la raconte comme on annonce une fermeture de théâtre, avec cette pudeur nette qui refuse les grandes orgues. « Je n’aurai pas de théâtre, cette semaine, j’ai un petit problème de Bretagne… » prévenait-il quand il avait un empêchement. Cette fois, écrit Emptaz, « il n’y a pas de rubrique “Théâtre” dans cette page », parce que l’empêchement est « très sérieux ». « Pas un “petit problème de Bretagne”. Un grand. »
Le jeudi 12 janvier, « en fin d’après-midi », dans le TGV qui l’emmène vers la Bretagne, Bernard Thomas dit : « Rideau ! » Il venait de commencer sa critique du Bourgeois gentilhomme mis en scène par Marcel Maréchal. Il s’y était mis comme toujours, au stylo, prêt à envoyer le papier dès l’arrivée. Mais « cette fois, le fax n’a pas sonné. Crise cardiaque. » Emptaz ajoute, avec cette justesse cruelle des phrases simples : « C’est ainsi, souvent, que meurent les hommes de cœur. » Et il précise ce que tout le monde savait « en Bretagne comme ici » : Bernard Thomas « n’avait jamais ménagé le sien », « dans tous les sens du terme, aussi bien clinique que métaphorique ».
L’écrivain : Bonnot, Jacob, Urtubia, et les récits de liberté
Bernard Thomas ne se résume pas au journal. Emptaz insiste : « En plus du “Canard”, notre ami s’adonnait aussi à la littérature et à la dramaturgie. » Et il déroule une bibliographie qui dessine une cohérence : des figures de marge, des vies de réfractaires, des histoires où la liberté se paie, se ruse, s’invente. Thomas s’attaque ainsi à La bande à Bonnot (Tchou), puis aux Vies d’Alexandre Jacob (Mazarine), « ce bagnard cambrioleur valeureux ». Il écrit aussi Lucio l’irréductible (Flammarion), consacré au libertaire espagnol Lucio Urtubia. On reconnaît là un tropisme : le roman national l’intéresse moins que les contre-histoires, celles qui obligent à regarder de biais.
Il connaît également le succès avec des romans : La croisade des enfants (Fayard) et Le champ de la butte noire (Grasset). Il écrit pour le théâtre : sa pièce Azev ou le tsar de la nuit est jouée à Chaillot. Et il écrit encore « pour Jérôme Savary », preuve que Thomas, même loin des rubriques, garde la scène dans le sang.
Le dernier livre paru de Bernard Thomas, précise Emptaz, est Le voyage de Yann (Lattès). Et le journaliste ajoute une phrase qui bascule d’un coup dans l’intime : c’est « celui d’un drame, celui subi et surmonté de façon extraordinaire par son deuxième fils ». Thomas, qui savait raconter les vies des autres, aura fini par écrire au plus près, là où la plume tremble moins qu’elle ne tient bon.
Un tempérament : sourire malicieux, œil pétillant, et une “bulle” pour la route
Erik Emptaz le dit sans détour : « la veille encore », Bernard Thomas arpentait les couloirs du Canard avec « son sourire malicieux et son œil pétillant ». Puis vient l’au revoir, à sa façon : « Il n’y aura pas de théâtre, cette semaine, le rideau est tiré. » Mais Emptaz ajoute, comme une connivence posthume : l’absent sait « que toute l’équipe du “Canard” ne manquera pas de boire, comme il disait, une “bulle” et même plusieurs à sa mémoire ».
Ce mot, « bulle », vaut signature. Il dit l’hédonisme sans lourdeur, la fraternité sans discours, la tristesse qu’on arrose parce qu’on n’a pas mieux, et parce qu’on s’est juré de rester vivants. À ses enfants et à ses proches, écrit Emptaz, vont les pensées du journal. Et à nous, lecteurs d’aujourd’hui, reste une silhouette de journaliste breton de cœur, parisien de naissance, critique de théâtre par réflexe, écrivain par nécessité, qui n’aura jamais su, ni voulu, « économiser » sa vie.






