Georges Pioch (1873-1953), poète-tribun et pacifiste intraitable
Georges, Jules, Charles Pioch (orthographié Pioche à l’état civil), né le 9 octobre 1873 à Paris (IIe) et mort le 27 mars 1953 à Nice, fut à la fois homme de lettres, journaliste et militant politique, passé successivement par l’anarchisme, le socialisme et le communisme sans jamais cesser d’être pacifiste. Dans la mémoire de ceux qui l’ont vu haranguer, il reste une silhouette à la fois pittoresque et intensément présente: une enveloppe massive abritant une âme de combattant, un Sancho Pança portant encore des braises de Don Quichotte.
Origines, formation, métiers: l’ouvrier des mots avant l’orateur
Né dans une famille catholique pratiquante, d’un père plombier et d’une mère giletière, Pioch étudie au collège Chaptal, obtient le baccalauréat, puis suit des cours libres à la Sorbonne et au Collège de France. Avant de devenir une voix publique, il connaît des métiers divers: employé de banque, correcteur d’imprimerie, puis correcteur-lecteur chez l’éditeur Ollendorff, qui publiera plusieurs de ses œuvres.
Très tôt, il se passionne pour la poésie. À partir de 1896 (la chronologie fournie mentionne 1886), il publie des recueils au Mercure de France. Cette vocation littéraire ne sera jamais un simple décor: elle irrigue sa manière d’écrire, son souffle de tribune, ses formules, son goût de la polémique.
Des milieux libertaires à l’antimilitarisme organisé (1900-1914)
Dès la fin du XIXe siècle, Pioch fréquente les milieux anarchistes. En 1900, il devient critique théâtral et littéraire au Libertaire, dont il aurait été l’un des animateurs. La même année, il représente au congrès socialiste salle Wagram la chambre syndicale des ouvriers ébénistes de Cette (Hérault) – signe d’un parcours où la littérature et la politique se tiennent déjà par le col.
Devenu farouchement anticlérical et antimilitariste, il adhère dès sa fondation en 1904 à l’Association internationale antimilitariste (AIA). Membre de son premier comité national pour la France, il collabore à L’Action antimilitariste et rédige en novembre 1904 un manifeste adressé aux conscrits: « Paroles à ceux qui vont souffrir ». La même année, il publie son premier roman: L’Impuissance d’Hercule.
Le journalisme suit: il collabore à Gil Blas, dont il devient rédacteur en chef en 1910. Il est aussi critique musical, écrit dans Musica (dont il fut quelque temps rédacteur en chef) et publie un Beethoven dans une série de « Portraits d’hier », sous l’égide d’Henri Fabre qui l’associe à un comité de lecture.
La Grande Guerre: bascule, mea culpa, puis retour à la propagande pacifiste
En août 1914, il devient rédacteur en chef des Hommes du jour (Victor Méric et Gabriel Reuillard étant mobilisés). Appelé à son tour, il est vite réformé pour raisons de santé. C’est un moment clé: l’antimilitariste « impénitent » connaît alors une dérive vers un patriotisme virulent, vante les canons français, affirme que « le génie français prévaut sur le génie allemand », défend l’Union sacrée et l’idée d’une guerre juste de défense des démocraties. Il reviendra plus tard sur cette période en la qualifiant d’erreur qu’il a « accusée publiquement » et « détestée ».
Mais le pli guerrier ne tient pas. Pioch se reprend rapidement: il défend Romain Rolland (avec qui il entretient une correspondance pendant la guerre), soutient l’esprit de Zimmerwald et Kienthal, participe à des feuilles pacifistes, notamment La Vague de Pierre Brizon. Début 1917, avec Henri Fabre, Séverine, Marcelle Capy, il fonde le Journal du peuple, décrit comme un journal de pointe dans la propagande pacifiste. Séduit par la Révolution russe, il en devient défenseur.
Du socialisme au communisme… puis l’exclusion: le pacifiste contre la discipline bolchevique (1915-1923)
En 1915, il rejoint la SFIO. Dès février 1919, il collabore à L’Internationale (Raymond Péricat), qui appelle à constituer un parti communiste. Il milite pour la IIIe Internationale au sein de la 9e section de la Seine, se rapproche du Comité de la IIIe Internationale (sans y adhérer, selon un témoignage cité), et agit au comité de la Société des amis des peuples de Russie. Il signe l’« Appel aux socialistes » (Bulletin communiste, 1er mars 1920).
Au printemps 1920, il est élu secrétaire fédéral de la Fédération de la Seine (PC-SFIC), et, durant l’été, assure le secrétariat du Comité d’action pour la libération des emprisonnés du « complot », comité présidé par Anatole France. Il devient membre du Parti communiste et intègre la nouvelle équipe de L’Humanité, multipliant conférences et réunions (SFIC, ARAC, groupe « Clarté »).
Mais Pioch s’oppose bientôt à l’emprise de l’Internationale communiste sur la vie du parti: son pacifisme et son refus de la discipline importée de Moscou le placent en porte-à-faux. À l’automne 1921, lors du congrès fédéral de la Seine, il attaque verbalement Boris Souvarine, partisan de l’IC. Au congrès national de Marseille (décembre 1921), il s’oppose à Vaillant-Couturier sur le pacifisme. En mars 1922, Trotsky s’en prend vigoureusement à son pacifisme au Comité exécutif de l’IC. L’hostilité enfle.
En août 1922, Pioch perd son poste de secrétaire fédéral. Au IVe congrès de l’IC (novembre 1922), la ligne se durcit: Trotsky exige notamment la renonciation aux appartenances jugées incompatibles, dont la Ligue des droits de l’homme (Pioch y est membre depuis 1921). En décembre 1922, Pioch est exclu de L’Humanité (où il était collaborateur littéraire). Un envoyé de l’Internationale écrit à Zinoviev que Pioch « ridiculise le parti ». En janvier 1923, il est exclu du PC-SFIC.
Les dissidents ne se dispersent pas: fin janvier 1923, ils fondent le Parti communiste unitaire (PCU). Pioch, membre de son comité directeur, en devient secrétaire général, rédige pour L’Égalité, puis participe à la fusion avec d’autres dissidents. En avril 1923, il est nommé secrétaire général de l’Union socialiste-communiste (USC).
Le “Prince du Verbe”: orateur du Club du Faubourg
Si Pioch a un royaume, c’est celui de la parole. Quand Léo Poldès crée en 1918 le Club du Faubourg, Pioch en devient le principal orateur. Son allure participe de la légende: « obèse », « longs cheveux bouclés », « fine moustache », feutre d’artiste, lavallière. Il est une proie rêvée pour caricaturistes, mais aussi une attraction durable: élu en 1921 meilleur orateur pour « l’éloquence sociale » et second « Prince du verbe » derrière Henry-Marx. Sur les tréteaux et dans les meetings, il emporte l’auditoire dans une éloquence abondante, où « l’image romantique » surgit sans prévenir.
Journalisme et pacifisme: comités, appels, causes, et une ligne qui ne lâche pas
À partir de 1924, l’USC s’étiolant, Pioch revient plus encore au journalisme et à la propagande pacifiste. Il collabore à Paris-Soir (notamment celui d’Eugène Merle, 1923-1925), puis au Soir dirigé par Frossard, et écrit également dans des titres liés à Dubarry (l’Ère nouvelle, puis la Volonté jusqu’en 1933).
Il mène aussi un combat de solidarité: meetings en faveur des anarchistes espagnols Durruti, Ascaso et Jover; défense de Sacco et Vanzetti; appartenance au Comité de défense des victimes du fascisme (présidé par Henri Barbusse) qui soutient en 1928 Victor Serge. Il collabore au Réfractaire (1927-1932), bulletin de la Ligue des réfractaires à la guerre, et signe des textes-programmes: « L’Appel aux consciences » (1926) puis « L’Appel au bon sens » (1928), demandant la révision des traités de 1919-1920.
La Ligue internationale des combattants de la paix: présidence, dissensions, “boulet” (1931-1934)
En 1931, Pioch devient président de la Ligue internationale des combattants de la paix (LICP), fondée par Victor Méric. Il obtient de Romain Rolland qu’il accepte la présidence d’honneur, lui écrivant en substance que la guerre les a trop mêlés, dans le cœur et l’esprit, pour qu’il conçoive une action sans lui.
En octobre 1931, Pioch entame avec Marcelle Capy une tournée de deux mois, « La Croisade pour la paix ». Mais la Ligue se fracture: au congrès d’Angers (1932), Pioch n’obtient pas le ralliement de la LICP au congrès d’Amsterdam (Amsterdam-Pleyel), qu’il vit comme une « humiliation ». Il reste pourtant président, même s’il confie traîner ce mandat « comme un boulet », et il est réélu au comité directeur en 1933. En 1934, mis en cause sur l’affaire du rattachement à Amsterdam-Pleyel, il quitte son poste tout en demeurant dans la direction, puis collabore à l’organe de la Ligue, Le Barrage.
Au Canard enchaîné (1931-1933): une collaboration au moment du pacifisme organisé
La collaboration de Georges Pioch au Canard enchaîné, de 1931 à 1933, se situe au moment précis où il est la figure de proue d’un pacifisme structuré, au carrefour des ligues, des comités, des congrès et des polémiques. Ce n’est pas un hasard: le Canard affectionne ces profils où le journaliste est aussi un acteur, où l’encre a des semelles de meeting. Chez Pioch, l’homme de lettres et le tribun ne se relaient pas: ils parlent en même temps, et cela donne une plume sonore, prompte à l’indignation comme au plaidoyer, avec ce mélange d’idéalisme et de verve qui le rendait, selon un portrait, « ingénu » au point de se dévouer aux causes que d’autres auraient déjà rangées au grenier.
Années trente: antifascisme, radios, et pacifisme “intégral”
Dans les années 1930, il reste très présent dans les milieux civiques: membre du comité central de la Ligue des droits de l’homme (1930), délégué à plusieurs congrès. Il entre au comité d’honneur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (1936). Il est également membre de la LICA (Ligue internationale contre l’antisémitisme) et participe en novembre 1935 à la constitution des Amis des travailleurs étrangers (secrétaire: Magdeleine Paz).
Mais sa ligne demeure celle du pacifisme intégral: révision des traités, désarmement unilatéral, politique de conciliation avec les dictatures. En 1936, Marceau Pivert le fait entrer à Radio-Coloniale. À partir de 1938, Pioch y tient des émissions pacifistes à des heures de grande écoute. Il s’exprime aussi dans La Flèche de Gaston Bergery (sympathies frontistes), dans Solidarité internationale antifasciste de Louis Lecoin. Il participe au Centre syndical d’action contre la guerre (1938), puis au Centre de liaison contre la guerre (1939) dont il signe l’appel « Contre la guerre ».
En septembre 1939, il signe « Paix immédiate » aux côtés d’Alain, Déat, Challaye, Jeanson, Margueritte, Pivert, Poulaille… mais se rétracte lorsque des poursuites judiciaires sont engagées. Cette rétractation lui sera reprochée par d’autres pacifistes, notamment dans des souvenirs et ouvrages militants.
Occupation: écriture sous contrainte, retraits, renoncement (1940-1943)
Sous l’Occupation, Pioch écrit dans une presse de collaboration: il tient notamment la chronique littéraire et musicale de L’Œuvre de Marcel Déat jusqu’en 1942. Déat raconte qu’il fallut souvent le défendre auprès des Allemands, alertés par « les propos énormes » qu’il tonnait à travers Paris, et qu’à partir de 1941 il était régulièrement dénoncé « comme juif ou franc-maçon ».
Après son retrait forcé, Pioch semble se vider de sa croyance militante. Dans une lettre de septembre 1943 à Jeanne Humbert, il écrit en substance: « j’avoue mon renoncement… que les hommes accomplissent sans moi leur destinée ». Cette phrase sonne comme un rideau qui tombe sur un long théâtre de la conviction.
Dernières années: Nice, Nice-Matin, et la plume jusqu’au bout (1948-1953)
Selon un portrait nécrologique, Pioch, « Parisien jusqu’à la moelle », se retire en 1948 à Nice, où sa femme, malade, meurt quelques mois plus tard. Il collabore alors à Nice-Matin et meurt « la plume à la main ». Il est également mentionné comme membre du comité d’honneur des Amis de Han Ryner. Un autre témoignage indique qu’en 1944-1945, il aurait dénoncé l’épuration et se serait replié dans le Sud.
Il est décrit, au moment de sa disparition, comme un homme que la jeunesse ne remarquerait plus, mais qui restait d’une rare capacité à comprendre ses préoccupations: sensibilité frémissante, générosité, et une forme d’ingénuité le poussant vers des combats difficiles. Massif, visage rond, lavallière au cou, chapeau à large bord: une silhouette “faite” pour les caricatures, mais portée par une passion unique, la liberté.
Portrait moral et talents: critique, musicographe, polémiste
Réduire Pioch à l’orateur serait un contresens. Il fut aussi un critique (notamment au théâtre), un musicographe (ses pages sur Beethoven sont signalées comme remarquables), un romancier (au moins L’Impuissance d’Hercule), et surtout un polémiste, là où il apparaît « tout entier »: colères, élans, et « bon cœur ». Ses contemporains retiennent une voix ample, un geste large, une éloquence où les images se bousculent. Dans un monde dur, il personnifie une contradiction attachante: un pacifiste qui “combat” sans cesse, un tribun qui croit à la musique, un militant qui passe d’une famille catholique à l’anticléricalisme, puis du communisme à l’exclusion, puis de la Ligue à la démission.
Vie privée
Georges Pioch fut marié trois fois. Veuf de Madeleine Lefevre, il se remarie avec Miriam Coats (puis divorce), avant d’épouser Clarisse Humbert.
Repères
- Nom: Georges Pioch (Georges, Jules, Charles Pioch; « Pioche » à l’état civil)
- Dates: 9 octobre 1873 (Paris IIe) – 27 mars 1953 (Nice)
- Profils: poète, critique, musicographe, romancier, journaliste, orateur, militant pacifiste
- Engagements: anarchisme, SFIO (1915), PC-SFIC (1920-1923), dissidences (PCU, USC), ligues pacifistes
- Point d’inflexion: 1914-1915, passage à l’Union sacrée puis mea culpa et retour au pacifisme
- Canard enchaîné: collaboration 1931-1933
- Moment-clé: présidence de la LICP (1931-1934), tournée « Croisade pour la paix »
- Fin: retrait à Nice, collaboration à Nice-Matin, mort « la plume à la main »







