Jean-Jacques Brousson (1878-1958), une plume lettrée passée par le Canard (1916-1917)
Né le 20 septembre 1878 à Nîmes et mort le 24 janvier 1958 à Uzès, Jean-Jacques Brousson appartient à cette espèce parisienne aujourd’hui presque protégée: l’homme de lettres-journaliste, érudit de métier, chroniqueur de tempérament, collectionneur de phrases comme d’autres de timbres.
Fils d’un médecin, ancien major militaire, il grandit loin des salons, élevé à Sommières par des nourrices, dont l’une restera pour lui une « seconde mère ». Pensionnaire à Nîmes dès l’enfance, il suit ensuite des études de droit à Montpellier, davantage par fidélité filiale que par vocation. La vraie pente est ailleurs: lettres, histoire, et l’aimant parisien. Il “monte” à Paris en 1902.
Autour d’Anatole France (1904-1909): le secrétaire, le témoin… puis le fâché
Après quelques travaux de documentaliste, Brousson devient en 1904 le secrétaire particulier d’Anatole France. L’écrivain le paie volontiers « plus souvent en œuvres d’art qu’en monnaie sonnante et trébuchante »: on imagine Brousson rentrant chez lui avec un dessin sous le bras, et l’estomac tout aussi vide mais l’ego bien nourri. La collaboration tourne court: lors d’un voyage en Argentine, la brouille éclate, et Anatole France le licencie en 1909.
Journaliste de la vie littéraire: titres, revues, adresses
Brousson collabore ensuite à plusieurs journaux et hebdomadaires: Les Nouvelles littéraires (grand carrefour des lettres de l’entre-deux-guerres), Le Matin, Gil Blas, La Dépêche de Toulouse, Candide. Dans Paris, il se fait connaître pour une ironie rapide et une plume qui ne s’excuse pas d’être savante.
Il habite longtemps 10 rue Le Regrattier, sur l’Île Saint-Louis, dans un appartement « rempli de livres », puis, plus tard, un logement plus modeste place des Vosges. Son intérieur devient un petit port d’attache pour hommes de lettres et journalistes. Ami intime de Roger Dévigne, il fréquente les réunions littéraires chez lui, et, réciproquement, reçoit beaucoup chez lui: une sociabilité de papier, mais bien vivante.
La parenthèse “Demain” et le poste de critique
Avec Raymond Escholier, il dirige la revue Demain d’avril 1924 à août 1925. Il devient ensuite critique littéraire au journal Excelsior. Ce fil rouge ne le quitte pas: observer les lettres comme un entomologiste, mais avec le sourire en coin.
Au Canard enchaîné (1916-1917): une ironie de guerre, très “lettres”
Sa collaboration au Canard enchaîné (de 1916 à 1917) s’inscrit dans le cœur sombre de la Grande Guerre, quand l’actualité se compte en listes de morts et en communiqués, et que l’esprit, pour respirer, prend des chemins de traverse. Brousson, lui, traverse par la littérature: il tire des feux d’artifice avec des noms propres.
L’article publié à la une du 22 novembre 1916 et signé J.-J. Brousson, s’intitule « Les Goncourreurs ». Tout est dans ce titre-valise: le Goncourt, certes, mais surtout la course, l’affluence, la ruée de candidats, comme si la guerre avait transformé le prix en compétition de ravitaillement moral. Dès l’attaque, Brousson saisonnise les prix littéraires comme une météo du rhumatisme:
« Avec le blond Messidor, abondant en javelles et en fruits, on distribue prix et couronnes… Avec le brumeux Ventôse, abondant en rhumatismes et en petit(e)s… on décerne… »
Et il plante le décor satirique: l’époque remet des palmes à tout le monde, sauf à « la Vie », oubliée au palmarès… ce qui lui permet la pointe: « Celui-là, les lauréats le gagnent sans y prétendre! » Le trait le plus caractéristique, chez Brousson, est là: faire entrer l’actualité par une porte littéraire, puis la renvoyer au lecteur avec une révérence qui ressemble à une pichenette.
La guerre, dans sa logique, “aide” même la machine à prix:
« La guerre, qui est funeste à tant de gens, est pourtant favorable à l’industrie des prix Goncourt. Jamais on ne compta tant de postulants. »
Vient ensuite une galerie, façon Brousson, où l’érudition n’est jamais un simple inventaire: c’est un décor de théâtre. Il cite et pique: Apollinaire (défendu au passage comme “bien Français, voire Gaulois, quoique Polonais”), évoque Maurice Genevoix et son “Sous Verdun” (“En ces jours-là, Verdun n’était rien…”), glisse sur Henri Barbusse et le feu d’“Anastasie” (la censure, vieille figure du Canard), et conclut sur une image de banquet et de feuillage, presque une comptine amère:
« Je ne vois que les Goncourt qui festoient et les lauriers qui verdoient! »
Sa satire ne vient pas d’un pamphlet politique frontal, mais d’un art d’assembler le temps (la guerre), les institutions (les prix, les censures), et les figures (poètes, romanciers, jurys) dans une phrase à ressort. Une ironie d’homme de bibliothèque, mais bien au présent.
Uzès: la maison gagnée par le livre
Grâce au succès de son ouvrage sur Anatole France, Brousson s’achète à Uzès l’hôtel d’Amoreux, rue du docteur Blanchard. Il y passe ses étés entouré d’amis écrivains ou artistes, puis y revient pour y mourir. Sa trajectoire boucle proprement: de la capitale littéraire à une retraite méridionale acquise par la littérature elle-même.






