Luc Étienne (1908-1984)
Le professeur qui fit dérailler les mots en première classe
Dans l’histoire du Canard enchaîné, il est des signatures qui ne “signent” pas seulement une rubrique, mais une manière de respirer. Luc Étienne, de son vrai nom Luc Étienne Périn, appartient à cette famille rare : celle des artisans du langage qui savent qu’un mot peut être une équation, une trappe, un sourire, parfois les trois à la fois.
Né le 8 septembre 1908 à Neuflize et mort le 27 novembre 1984 à Reims, Luc Étienne fut écrivain, oulipien, pataphysicien, musicien des syllabes… et, au quotidien, professeur de mathématiques et de physique. Un profil parfait pour tenir au long cours une rubrique où l’on jongle avec les lettres comme avec des boules de billard : « Sur l’Album de la Comtesse », qu’il anime au Canard de 1957 à 1984.
Origines et formation : Ardennes, lycée et “bouts rimés”
Luc Étienne grandit dans un environnement qui le mène vers l’étude. Il effectue ses études au lycée Chanzy à Charleville, dans les Ardennes. Ses premières compositions littéraires connues remontent à environ 1933 : des bouts rimés, exercice à la fois contraignant et ludique, où l’on doit construire un texte à partir de rimes imposées.
Ce détail, en apparence mineur, raconte déjà beaucoup : la contrainte n’est pas pour lui une prison, mais une rampe de lancement. Plus tard, l’Oulipo lui donnera un nom et une méthode pour ce penchant : fabriquer de la liberté en serrant les vis du mécanisme.
Le professeur : mathématiques, physique… et gymnastique verbale
Luc Étienne enseigne. En 1945, il est professeur de mathématiques et physique au lycée Roosevelt de Reims. Puis, en 1958, il devient professeur de mathématiques au lycée Clemenceau de la même ville.
Cette carrière d’enseignant n’est pas un simple décor biographique. Elle éclaire sa façon d’écrire : précision, logique, goût des systèmes… et, simultanément, le plaisir de faire “dévier” une démonstration vers l’absurde joyeux. Chez lui, la phrase semble souvent bâtie comme un problème… dont la solution serait un éclat de rire.
La ’Pataphysique : patapèteries, régence et travaux pratiques
En 1952, Luc Étienne publie ses premières patapèteries dans les Cahiers du Collège de ’Pataphysique. Il ne s’agit pas d’une simple participation : il devient un personnage actif de cette galaxie savante et farfelue, où l’on traite l’exception comme une règle et le non-sens comme une méthode.
Au sein du Collège, il obtient des titres à la mesure de l’institution : Régent d’Astropétique, Chef de Travaux Pratiques. Tout est là : le sérieux du vocabulaire, la fantaisie de l’objet, l’élégance d’une parodie parfaitement tenue. Une manière d’installer le rire non pas contre la culture, mais dans la culture, en la chatouillant là où elle se croit intouchable.
Le contrepet : l’art de faire glisser la langue sur une peau de banane
En 1957, Luc Étienne publie l’ouvrage qui le rendra incontournable auprès des amateurs d’acrobaties phonétiques : L’Art du contrepet. Le contrepet, c’est l’alchimie du déplacement : quelques sons permutés, et la phrase change de visage. C’est un exercice de précision… et de turbulence. On y retrouve le professeur (rigueur) et le pataphysicien (déviation).
Cette même année (et la coïncidence est éloquente), il prend au Canard enchaîné la rubrique « Sur l’Album de la Comtesse », qu’il tiendra jusqu’en 1984. Pendant près de trois décennies, il y cultive les jeux de langue sous toutes leurs formes : contrepèteries, charades, argot, palindromes… Le journal, déjà expert en double-sens politique, trouve avec lui un horloger du double-sens verbal.
Le Canard (1957-1984) : « Sur l’Album de la Comtesse »
Dans la chronologie de Couac!, la période est nette : 1957-1984. C’est long, c’est massif, c’est une présence. Luc Étienne n’est pas un simple pourvoyeur de “jeux” : il installe un rendez-vous. Une petite île de langage au sein d’un journal de révélations et de satire, où l’actualité grince et où, soudain, la langue elle-même fait sa révolution de palais.
La rubrique a un parfum d’atelier : on y travaille la matière première du journal, qui est la phrase. Et Luc Étienne, fidèle à sa double nature de pédagogue et d’amuseur savant, y pratique un art complet : faire rire, oui, mais en élevant le lecteur, en l’amenant à entendre mieux, à lire plus fin, à reconnaître dans les mots des mécanismes cachés.
Oulipo (1970) : la contrainte comme moteur
En 1970, Luc Étienne devient membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle). Là encore, la cohérence saute aux yeux : l’Oulipo adore les contraintes, les systèmes, les machines à fabriquer du texte. Lui apporte un savoir-faire ancien : bouts rimés, palindromes, charades à tiroirs, contrepèteries… et cette aptitude à passer d’un exercice à l’autre avec la souplesse d’un musicien qui change de tonalité sans prévenir.
On peut voir Luc Étienne comme une passerelle : entre l’école (la règle), la pataphysique (l’exception), l’Oulipo (la contrainte assumée) et le Canard (la malice en pleine page).
Un rayonnement de pratiques : argot, palindromes, charades, musique
Wikipédia insiste sur la variété de ses exercices : argot, palindromes, contrepet, bouts rimés, charades. Et il ne s’arrête pas à l’écrit. Musicien, il explore aussi des formes sonores : palindromes phonétiques, superpositions, jeux où l’oreille devient une seconde page.
Chez lui, la langue est un instrument. Parfois une flûte, parfois un tambour, parfois un piège à loups. Mais toujours un objet de joie technique, de virtuosité sans esbroufe.
Dernières années et disparition
Luc Étienne meurt le 27 novembre 1984 à Reims. Il aura tenu sa rubrique au Canard enchaîné jusqu’à la même année, bouclant une collaboration de presque trente ans. La longévité n’est pas ici un simple chiffre : c’est un signe de confiance réciproque. Le journal lui a offert un espace régulier ; il lui a offert une discipline, une signature, une couleur.
Pourquoi Luc Étienne compte dans « Plumes et crayons de Canard »
Parce qu’il incarne une dimension essentielle de l’esprit Canard : la conviction que la langue n’est pas un décor, mais une arme et un jeu. L’enquête révèle, la satire pique, mais le langage, lui, déplace les plaques tectoniques. Luc Étienne a fait cela sans discours, sans leçon, sans grand manifeste : en fabriquant, semaine après semaine, un petit laboratoire de phrase.
Professeur, pataphysicien, oulipien, contrepetiste : les étiquettes s’alignent, mais la vraie unité est ailleurs. Elle tient en une idée simple : la joie de l’intelligence, quand elle s’applique à ce que nous avons tous en bouche, en tête et sous les yeux, c’est-à-dire les mots.





