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Les plumes du Canard

Maurice Felut , dit Pierre Thibault

1903 - 1953

Sa participation au Volatile : 1946 à 1953

Maurice Felut (1903-1953)

Né en 1903 à Marcenat, dans le Cantal, Maurice Felut appartient à cette génération de journalistes venus de la presse régionale, pétris de culture radicale et de laïcité militante, qui vont faire la transition entre la Troisième République finissante, la tourmente de la guerre et la presse d’après-Libération. Auvergnat jusqu’au bout de la pipe – le Canard parlera de ses « vertus auvergnates » – il garde de ses origines un attachement viscéral au bon sens populaire, à la frugalité, et un goût prononcé pour les plaisirs de la table et de la conversation.

La Montagne : l’école de Clermont-Ferrand

Très jeune, il entre à La Montagne, le quotidien de Clermont-Ferrand fondé par Alexandre Varenne. Il y fait son apprentissage de la presse d’information, apprend le métier au ras du terrain, dans une région où la petite paysannerie, les instituteurs laïques et les notables radicaux constituent le cœur du lectorat. En 1936, à tout juste trente-trois ans, il devient rédacteur en chef du journal : une ascension rapide qui dit son talent d’organisateur, mais aussi sa capacité à sentir les évolutions politiques et sociales d’un pays qui s’apprête à vivre le Front populaire.

Homme de gauche aux idées tranchées, radical, anticlérical et bon vivant, Felut est déjà un personnage. Ses collègues souligneront plus tard ce mélange de courage, de sensibilité et de bonté, cette générosité qui « explosait en colères subites » quand il s’agissait de défendre « les misères des humbles » plutôt que de stigmatiser « les turpitudes des autres ». L’esquisse est celle d’un éditorialiste engagé, mais qui ne perd jamais de vue l’humanité des gens dont il parle.

La guerre, la Résistance et la naissance de France-Soir

Mobilisé en 1939 comme sergent infirmier, il refuse la relative protection de cette affectation et demande à partir au front. Comme beaucoup de journalistes de sa génération, la défaite de 1940 et l’Occupation l’amènent rapidement dans la clandestinité. Felut s’y engage pleinement : il rejoint la Résistance et prend part à la préparation d’un journal clandestin qui, après la Libération, deviendra France-Soir.

Dans ce journal de combat, lancé par Pierre Lazareff et nourri des réseaux de la presse résistante, Felut signe sous le pseudonyme de « Pierre Thibault ». Il y publie des éditoriaux remarqués, où l’on retrouve le mélange de rigueur politique et de langue familière qui faisait déjà sa marque à Clermont-Ferrand. Il n’est pas seulement plume : en 1944, il devient gérant de France-Soir, contribuant à organiser la renaissance d’un grand quotidien populaire dans un paysage médiatique à reconstruire.

C’est aussi dans ces années de lutte clandestine qu’il devient l’un des compagnons de route de Pierre Bénard. Les deux hommes partagent les mêmes convictions républicaines, la même méfiance à l’égard des pouvoirs établis, la même manière de tourner en dérision les prétentions des puissants. Cette solidarité de Résistance pèsera lourd dans l’histoire du Canard enchaîné d’après-guerre.

Administrateur du Canard enchaîné

Au sortir de la guerre, la situation du Canard enchaîné est paradoxale : prestige moral immense, mais fragilité économique, comme toujours pour un hebdomadaire qui refuse la publicité. Le 5 avril 1946, lors de l’assemblée générale constitutive de la nouvelle société éditrice, Maurice Felut est nommé l’un des trois administrateurs du journal, aux côtés de Pierre Bénard et d’Émile Grognet, sous la présidence de Jeanne Maréchal. Il restera administrateur jusqu’à sa mort, en 1953.

L’hommage publié à la une du 2 septembre 1953 rappelle bien la nature de cette fonction. Felut, explique la rédaction, aurait pu « faire seulement partie de notre rédaction et donner là de nouveaux témoignages d’un talent qui faisait chaque jour ses preuves à France-Soir, après les avoir faites à La Montagne de Clermont-Ferrand ». Mais, à la demande de Pierre Bénard, il accepte une tâche « plus rebutante, plus ingrate : celle d’administrateur ». Dans un journal qui « vit seulement de sa vente » et « ne connaît ni les ressources […] de la publicité commerciale, ni celles, beaucoup plus discrètes, d’une autre publicité dite, ô ironie, “non payante” », le rôle d’administrateur tient de l’équilibrisme permanent.

Felut tient la barre dans une période de tirages faibles et de difficultés financières. Impliqué tout à la fois dans France-Soir et dans le Canard, il ira jusqu’à proposer à Jeanne Maréchal de vendre l’hebdomadaire satirique à la FRANPAR, filiale d’Hachette, afin d’assurer sa survie. Tentation de se placer à l’abri d’un grand groupe de presse, qui aurait peut-être changé profondément l’histoire du journal. L’opération n’aboutira pas, mais elle témoigne du souci constant de Felut de garantir l’existence matérielle du Canard, quitte à frôler la ligne rouge de son indépendance.

Un caractère et une façon d’être au journal

L’article nécrologique du 2 septembre 1953, anonyme mais manifestement collectif, offre un rare portrait de l’homme au quotidien. On y voit Felut au travail, assailli de chiffres, de factures et de soucis matériels, et pourtant toujours prêt à plaisanter sur ses propres « vertus auvergnates ». Les rédacteurs racontent comment, lorsqu’on le taquinait sur cette réputation d’économe, il riait, tirait « de sa pipe quelques bouffées accélérées » puis, « brusquement, changeant de sujet, agrippait au collet l’événement du jour et le commentait avec cet étonnant bon sens qui était la marque essentielle de son tempérament ».

Ce bon sens, nourri de radicalisme provincial et de culture populaire, faisait de lui bien plus qu’un gestionnaire. Les mêmes lignes le décrivent « si courageux, si sensible, si bon, doué d’une générosité qui explosait en colères subites », penché « sans affectation et sans tapage sur les misères des humbles », et « toujours plus soucieux d’expliquer les calamités du monde par les souffrances des uns plutôt que par les turpitudes des autres ». On croise là l’éthique profonde d’un certain journalisme d’après-guerre : ne jamais perdre de vue les victimes, refuser les procès en moralité faciles, remettre les puissants à leur place sans écraser les plus fragiles.

Une mort brutale, un adieu simple

Maurice Felut meurt en août 1953, foudroyé « en quelques minutes », dans la nuit de samedi à dimanche, à cinquante ans seulement. Le Canard insiste sur la brutalité de cette disparition : « Plutôt qu’une douleur, nous n’éprouvons encore qu’une sorte d’immense désarroi que traduisent de pauvres mots : effarant, incroyable, pas possible… » Son enterrement a lieu au Père-Lachaise. « Une foule d’amis, de confrères » est là, des « monceaux de fleurs », mais « ni cérémonie, ni discours ». L’adieu est « simple, affectueux, sans phrases et sans parade » — « le seul qu’il eût admis ».

La dernière phrase de l’hommage résume ce que fut Felut aux yeux de ses camarades de rédaction : en s’adressant à Mme Felut et aux siens, le journal dit combien il partage leur peine, mais ajoute une consolation : celle de savoir que le disparu n’a pas connu « la déchéance physique, l’affligeante dégradation de la maladie », qu’« il a été abattu d’un coup, comme le méritent ceux qui sont forts ». Manière de dire que, jusqu’au bout, il est resté fidèle à l’image qu’il donnait de lui-même : un homme droit, solide, entier, qui se tenait debout face aux épreuves.

Une figure discrète, mais centrale, du Canard d’après-guerre

Maurice Felut n’a laissé ni grandes mémoires, ni recueils d’éditoriaux. Son nom n’apparaît que discrètement dans l’histoire de la presse, et c’est souvent sous son pseudonyme de Pierre Thibault qu’on retrouve sa trace dans France-Soir. Mais pour le Canard enchaîné, il fut un personnage central : artisan de la reconstruction d’après-guerre, relais entre les réseaux résistants, la grande presse populaire et cet hebdomadaire satirique décidé à vivre sans publicité.

Il incarne, à sa manière, une génération de journalistes administrateurs, pris entre les exigences économiques de journaux fragiles et le souci d’en préserver la liberté de ton. Au cœur des années 1940 et 1950, alors que la presse se recompose entre grands groupes et titres indépendants, Felut aura tenté de tenir le fil, avec sa pipe, son rire rapide, son accent d’Auvergne et ce « bon sens » que ses camarades saluaient avec autant de tendresse que de respect.

C’est cette silhouette un peu effacée des histoires officielles, mais essentielle à la survie concrète du Canard, que Couac! remet ici en lumière : celle d’un Auvergnat de presse, résistant, administrateur réticent mais scrupuleux, dont la mort brutale, à cinquante ans, laisse au journal la mémoire d’un homme « fort » — et, derrière les chiffres et les bilans, d’un cœur qui battait du côté des humbles.

 

Sources et références

Le Canard Enchainé ou les Fortunes de la vertu, p. 276 et 585 par Laurent Martin
Édition du Canard enchaîné du 2 septembre 1953