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Les plumes du Canard

Robert Escarpit

1918 - 2000

Sa participation au Volatile : 1955 à 1962

Robert Escarpit (1918-2000) : l’« Escarpit » du Monde, le chercheur des lettres… et une plume du Canard (1955-1962)

Il y a des journalistes qui commentent l’actualité. Robert Escarpit, lui, la démonte comme une montre et vous la rend en état de marche, avec une petite clochette de rire au fond du mécanisme. Normalien, agrégé d’anglais, sociologue des « faits littéraires », romancier, auteur jeunesse, il a signé près de neuf mille billets dans Le Monde entre 1949 et 1979, dans une minuscule colonne en italique, Au jour le jour, où l’on venait faire provision de lucidité avant « la haute grisaille » du reste du journal, écrit Bertrand Poirot-Delpech.

Mais Escarpit n’appartenait pas à une seule maison. Il a aussi partagé son talent avec Le Canard enchaîné, notamment de 1955 à 1962, en plein temps des décolonisations et de la guerre d’Algérie, quand l’ironie, pour être joyeuse, n’en était pas moins une manière de refuser la duperie.

Repères

  • 24 avril 1918 : naissance à Saint-Macaire (Gironde).
  • 1942 : agrégation d’anglais (parcours de normalien, spécialité littérature anglaise).
  • 1949-1979 : billets dans Le Monde, rubrique Au jour le jour (près de 9 000 billets).
  • 1955-1962 : collaboration au Canard enchaîné (période guerre d’Algérie).
  • 1975-1978 : président de l’université Bordeaux-III.
  • 1986-1992 : conseiller régional d’Aquitaine (apparenté communiste, selon les sources).
  • 19 novembre 2000 : décès à Langon (Gironde).

Un Bordelais de Gironde : verve, école publique et « logique de sourire »

Poirot-Delpech insiste sur ce que la biographie explique sans l’excuser: tout préparait Escarpit au sourire. La « verve bordelaise » version laïque, la facétie normalienne, la fréquentation de Swift et Byron, le comparatisme et le regard sociologique sur la littérature. Chez lui, l’humour n’est pas un parfum ajouté à la dernière minute. C’est une méthode, presque une discipline: mettre les travers du temps sous lumière, sans cynisme et sans naïveté, « à force de logique », parfois « à coups de citations latines ».

Fils d’instituteur, Escarpit garde de l’école publique un attachement qui n’a rien de décoratif. Il ressemble à ces héritiers de la République qui se méfient des grands mots, mais tiennent à leur promesse. Et l’on comprend mieux pourquoi, au fil des crises d’Indochine et d’Algérie, ses billets et ses engagements ne se contentent pas de sourire: ils poussent à ne pas se laisser mener.

Le “billettiste” du Monde : une colonne minuscule, un effet de levier géant

Dans la rédaction du Monde, on ne disait pas « Au jour le jour »: on disait « l’Escarpit ». Une colonne, en bas à droite de la une, à peine plus haute que large, et pourtant un rendez-vous fixe. Poirot-Delpech note que c’était « le seul endroit du journal » où l’on osait écornifler la consigne ancestrale de « faire emmerdant ». Formule cruelle, mais révélatrice: Escarpit était l’antidote quotidien, le petit verre de tonique avant l’orage des dépêches.

Sa force vient aussi de sa place. Un billet court oblige à choisir. Escarpit savait que la brièveté peut servir de loupe: elle grossit l’absurde, elle rend audible le non-dit, elle fait ressortir l’automatisme des discours “romanesques ou politiques”. Il s’en amuse dans des titres comme Le Littératron ou Le Ministricule, où l’on devine la passion du mécanicien: comment la machine à produire des phrases produit aussi des mensonges, des tics, des conformismes.

Le débat “Dire plus, dire moins” : l’art du billet, entre l’écume et la mer

Dans son second article, Poirot-Delpech ouvre une question de métier, presque une question morale: le billet quotidien aide-t-il à dire plus (en insinuant ce qui ne se dit pas) ou oblige-t-il à dire moins (en comprimant ce qui mériterait ampleur) ? Il évoque ses conversations avec Mauriac et Frossard, tous deux conscients du danger: l’humour est un outil magnifique, mais il peut enfermer celui qui le manie dans un format qui empêche l’approfondissement.

Escarpit, lui, semble avoir assumé cette tension comme on accepte un instrument exigeant. Son billet n’est pas une “pirouette” jetée au vent: c’est une mini-machine de pensée, fabriquée pour survivre au jour même, et pourtant assez précise pour rester lisible après coup. Le secret tient peut-être à cette formule que Poirot-Delpech lui prête en substance: inviter à ne pas être dupe, “pour bien commencer la journée de drames”.

Au Canard enchaîné (1955-1962) : la gaieté comme forme d’indignation

« Ce n’est pas par hasard qu’il a partagé son talent entre Le Monde et Le Canard enchaîné », écrit Poirot-Delpech. Cette phrase dit beaucoup: Escarpit avait besoin de deux scènes pour un même numéro.

Dans le Monde, il installe chaque matin un poste d’observation. Dans le Canard, entre 1955 et 1962, il rejoint une tradition où l’ironie n’est pas un ornement mais une arme de défense intellectuelle. La période n’est pas neutre: Indochine, Algérie, fractures politiques, débats sur la décolonisation. Poirot-Delpech souligne que ses billets “renforçaient le poids de la gauche” chez les partisans de la décolonisation, souvent spiritualistes. Lui, athée tranquille, n’allait pas chercher un Absolu pour autoriser ses traits. Il cherchait la cohérence, et la cohérence suffit déjà à faire vaciller bien des discours officiels.

On comprend aussi ce que le Canard pouvait gagner à l’accueillir: Escarpit apporte une manière de rire qui n’humilie pas, une indignation qui reste fraternelle, une “gaieté” qui ne sert pas à oublier, mais à regarder en face. Comme si l’humour était une lampe de poche: elle n’efface pas la cave, elle en révèle les recoins.

Le savant qui ouvrait les portes : sociologie du livre et curiosité tous azimuts

Escarpit n’est pas seulement un homme de presse. C’est aussi un pionnier des sciences de l’information et de la communication, un universitaire qui observe la littérature non comme un temple, mais comme un fait social: production, diffusion, prestige, fabrication du texte, mécanismes de la lecture. Sa Sociologie de la littérature, sa Révolution du livre et ses travaux sur la littérature anglaise composent l’autre face du billettiste: le sourire vient d’un esprit outillé.

Poirot-Delpech a une formule savoureuse: par le comparatisme et la sociologie du livre, Escarpit “ouvre à San Antonio les portes de l’érudition savante”. Autrement dit, il refuse les frontières trop nettes entre culture légitime et culture populaire. Il voit des phénomènes, des usages, des forces en circulation. Et il s’en amuse, ce qui n’empêche pas d’être sérieux, au contraire.

Romancier, auteur jeunesse, prix de l’humour : une œuvre à plusieurs vitesses

On retient souvent Escarpit pour ses billets. On aurait tort de le réduire à cette case. Il a publié une soixantaine et plus d’ouvrages selon les sources, dont des romans plus graves (Le Jeune Homme et la Nuit, Un si beau jour pour mourir), des essais, et une quinzaine de livres pour la jeunesse, où revient ce goût des fables et des décalages, des “Saint-Glinglin” qui permettent de parler du monde en biais.

Le “Prix de l’humour”, mentionné comme une étiquette parfois contraignante pour un esprit libre, lui allait comme une veste un peu étroite: il en a gardé la souplesse, mais jamais le costume. Chez lui, le rire sert à maintenir le cap “vers un horizon sans limite”, selon la formule citée par Poirot-Delpech.

Engagements : Front populaire, Résistance, puis la politique locale

Escarpit, enjoué, n’était pas résigné. Militant SFIO au temps du Front populaire, résistant, il garde la conviction que les sacrifices n’ont de valeur que s’ils sont consentis. Après sa carrière universitaire et journalistique, il ne trouve pas incohérent de siéger au conseil régional d’Aquitaine (1986-1992) comme apparenté communiste. Cela ne fait pas de lui un homme d’appareil. Cela dessine plutôt une fidélité: celle à une idée du progrès, à une indignation joyeuse, et à une forme d’honnêteté civique.

Ce qui reste : une ironie qui réchauffe

Quand Poirot-Delpech le compare à “quelque chose comme le Plantu” d’un demi-siècle, il ne parle pas d’un style graphique, évidemment, mais d’une fonction: celle d’un repère quotidien, d’un endroit du journal où l’on reprend souffle, où l’on retrouve sa capacité à juger sans se laisser intoxiquer par la gravité ambiante.

Pour Couac! et ses “Plumes et crayons”, l’intérêt d’Escarpit est là: il montre qu’on peut être à la fois universitaire et journaliste, moraliste sans morale en chaire, homme de gauche sans catéchisme, et surtout humoriste sans cruauté. Entre Le Monde et le Canard, il a tenu une ligne rare: l’ironie comme gaieté de l’indignation, et la gaieté comme politesse faite au lecteur.

 

Sources et références

Bertrand Poirot-Delpech, Le Monde, 20 novembre 2000, « Robert Escarpit… »
Bertrand Poirot-Delpech, Le Monde, 22 novembre 2000, « Dire plus, dire moins »
Extrait de la page Wikipédia de Robert Escarpit