Roger Semet (1910-1975)
Roger Semet (23 août 1910, Digoin – 11 juin 1975) est une de ces plumes “latérales” dont Le Canard enchaîné a longtemps aimé le pas de côté : venu du terroir et de l’école, passé par la presse régionale, il apporte au journal, au cœur des années 1960, une humeur bourguignonne faite de bon sens, d’érudition souriante et de contes à la verve franche.
Sa trajectoire a ceci de révélateur : Semet incarne une lignée de collaborateurs capables de faire rire sans se déguiser en humoristes, d’observer sans se hausser du col, et de griffer sans jouir de la morsure.
Des bancs de l’École normale aux chemins de traverse
Né à Digoin, issu d’une famille paysanne, Roger Semet ne reprend pas la route des champs : il choisit celle des classes. Il entre à l’École normale d’instituteurs, devient instituteur (notamment du côté de Mâcon), et découvre là un compagnon de papier qui ne le quittera plus : Le Canard enchaîné.
Avant d’être un “conteur” de journal, Semet est d’abord un homme de poste : affectations, mutations, village après village, la France au ras des talus. Son service militaire le conduit aussi à l’école de Saint-Maixent, où il est formé comme cadre pour l’infanterie. Cette discipline, il la gardera surtout dans l’écriture : une phrase doit tomber juste, pas faire du bruit pour rien.
Viré, Bourgogne, et une fidélité au pays
Semet reste attaché à la Bourgogne, et plus particulièrement à la région de Viré, où il est donné comme directeur d’école. Ce n’est pas un décor : c’est une réserve de voix, d’expressions, de silhouettes et de situations. Dans l’hommage que lui rend Le Canard en juin 1975, on le décrit comme un “Bourguignon à la bouille enluminée”, amoureux de son pays, et doté d’une amitié “rude et solide”, façon poignée de main qui serre fort mais tient chaud.
Du “Progrès” au Canard : l’art de la chronique qui ne frime pas
Semet quitte l’enseignement pour le journalisme et travaille au Progrès, où il signe des chroniques (“Propos bourguignons”, selon les informations communiquées) capables de vanter un terroir sans le transformer en carte postale. Il n’a pas besoin d’ajouter du folklore : il a l’oreille, l’observation, et ce petit cran de moquerie qui empêche la nostalgie de tourner au sucre.
Quand il arrive au Canard enchaîné en 1960, il y apporte un registre devenu rare : le conte, la petite fiction réaliste, l’apologue, le récit bref qui attrape l’époque par le col de la veste. Ses lecteurs, dit le journal, avaient “souvent apprécié” cet humour-là dans ses contes.
Un onzième commandement
L’hommage publié par Le Canard enchaîné (18 juin 1975) donne une clé de lecture parfaite, et presque un autoportrait en une formule. Peu avant sa mort, Semet aurait livré un “savoureux bouquin” contenant son “Onzième commandement” :
“Aussi longtemps que respireras / Au sérieux point ne te prendras.”
Ce n’est pas un gimmick, c’est une morale de vie. Le texte précise : “Ce fut la règle de sa vie.” Chez Semet, l’humour n’est pas une décoration, c’est une hygiène. Il sert à tenir à distance ce que Le Canard appelle, avec sa délicatesse habituelle, les “emmerdeurs”, et notamment “faux philosophes, politiciens, cagots…”. Semet n’attaque pas pour faire le malin : il attaque parce que la bêtise se présente souvent en uniforme respectable, et qu’il aime la voir déshabillée.
Un écrivain en plus du journaliste
Roger Semet n’est pas seulement un chroniqueur : il est aussi écrivain, crédité de sept romans dans les éléments que vous fournissez. Sa langue, nourrie de campagne, d’école, de salles de rédaction, sait être imagée sans être confuse, et incisive sans se croire profonde. L’hommage insiste sur son humour “truculent”, mais ajoute aussitôt un contrepoids : Semet était “aussi un tendre”. Voilà souvent la recette des meilleures pages du Canard : une gifle donnée avec une main qui, l’instant d’après, remet le chapeau tombé.
Le mystère (léger) d’un prénom : Jeanne, Françoise…
Les informations connues évoquent une épouse institutrice, Jeanne Petiot, rencontrée au début des années 1930. L’hommage du Canard, lui, adresse une pensée à “sa femme, Françoise”. Sans trancher au couteau ce que les sources ici ne permettent pas de trancher, on peut au moins retenir ceci : dans le chagrin, le journal parle au plus près, et rappelle qu’au-delà du conteur public, il y a une vie privée, et une peine partagée.
Au “Canard”, une présence qui tient à une tonalité
On associe souvent Le Canard enchaîné aux grands éclats, aux révélations, aux affaires. Roger Semet rappelle une autre fonction du journal : tenir une ligne d’humeur, une respiration hebdomadaire où l’on apprend à se méfier du sérieux comme on se méfie d’un poison lent. Entre 1960 et 1970, ses contributions s’inscrivent dans cette tradition : l’ironie comme boussole, la fraternité comme garde-fou, et le ridicule comme arme anti-badges.
Quand il disparaît brutalement, le Canard le salue en “pote”, mot qui vaut ici signature : pas de marbre, pas de trompette, juste une loyauté simple. Et ce petit viatique qu’il laisse derrière lui, comme une consigne à ceux qui continuent d’écrire :
Respirer, oui. Se prendre au sérieux, non.





